Alan Ball Interview Carriere

Alan Ball a connu la gloire avec Six Feet Under, une série inestimable qui jouait sur les contrastes (parler de la mort pour célébrer la vie) et les intuitions (personne n’était ce qu’il semblait être) pour balancer des vérités – parfois cruelles – sur le rapport que l’on entretenait avec les autres et soi-même. C’est également ce qui lui a permis de faire ses preuves comme réalisateur en tournant quelques épisodes, notamment le dernier, déchirant, où par la grâce d’un sublime morceau de Sia (Zero 7), le spectateur accompagnait une série vers sa propre mort. Ses plans tenaient plus du cinéma que d’une syntaxe télévisuelle. Même s’il s’agit de l’adaptation d’un roman d’Alicia Erian, Pureté volée, son premier long-métrage, repose sur ses prédilections : parler des tabous (la pédophilie, la sexualité chez les ados) et des préjugés (l’hypocrisie sociale, le racisme) en dosant les émotions avec autant de crudité que de finesse pour disséquer ce qui nous dépasse ou nous dérange. C’est aussi et surtout une belle définition de l’art. Au dernier festival de Deauville, Ball était entre le passé (Six Feet Under), le présent (Pureté volée) et le futur (True Blood).

Est-ce parce que vous avez réalisé le dernier épisode de Six Feet Under que vous avez eu envie de réaliser un long-métrage?
Absolument. Beaucoup de journalistes m’ont demandé si je désirais réaliser American Beauty dont j’avais signé le scénario. Et la réponse est non. Je n’étais pas prêt, tout simplement parce que je ne savais pas à l’époque comment on dirigeait une équipe de cinéma. J’ai vraiment su que c’était le bon moment lorsque j’ai réalisé cette conclusion. Il fallait accessoirement que je passe à autre chose.

Dans le dernier épisode de Six Feet Under, vous filmiez la mort d’une série. Aviez-vous dès le départ envie de le réaliser?
En écrivant le pilote, je n’avais aucune idée de la manière dont la série évoluerait. A travers les personnages, j’ai ouvert plusieurs portes, dissimulé plusieurs pistes pour rebondir à vue. Quand on a su que ce serait la dernière saison de Six Feet Under, je ne savais pas comment on pourrait l’achever. Un membre de l’équipe a dit, en plaisantant, que l’on devrait tuer tout le monde. Ça a fait rire tout le monde mais il a insisté en disant que l’idée serait géniale. Quand j’ai entendu ça, j’ai trouvé ça tellement évident que c’était la seule façon pour moi de clore la série. Ça s’est décidé au tout début de la saison 5. Il suffisait juste au niveau de l’écriture que nous convergions tous vers cette idée.

En parlant de la mort, vous communiquez un sentiment de vie. A la fin de Six Feet Under, le spectateur est invité à suivre la même route que Claire pour vivre sa propre vie. Et à la fin de Pureté volée, il y a le même phénomène avec Jasira.
Beaucoup de fans de Six Feet Under m’ont fait cette remarque en mettant en résonance les parcours de Claire et de Jasira. Dans un sens, je comprends : Jasira est une femme très sensible, entourée par une bande de freaks qui essaye d’être sincère avec elle-même. Claire est aussi naïve qu’elle.

Pureté volée est l’adaptation d’un roman. Vous n’aviez pas envie d’adapter un de vos propres scripts?
A la base, l’idée est venue de mon agent qui m’a conseillé de lire le roman d’Alicia Erian en sous-entendant qu’il était proche de mon univers. Ça n’a pas manqué. Dès les premières pages, je l’ai adoré. Je me souviens l’avoir lu comme si je regardais un film et j’avais plein d’images dans la tête. J’ai acheté les droits et j’ai proposé une adaptation du scénario pour tenter de le vendre à différents studios. Je n’ai essuyé que des refus, essentiellement parce qu’ils étaient effrayés par le sujet. Finalement, nous avons trouvé un accord avec une jeune boîte indépendante qui voulait se lancer dans la production de films. J’ai lu le roman il y a trois ans et j’ai tourné le film il y a maintenant deux ans en septembre 2006.

Que retenez-vous de cette expérience?
J’ai adoré travailler avec les acteurs. La clef, c’est qu’il faut absolument leur faire confiance. J’aime l’idée de créer un espace très intime pour aller avec eux dans leur propre intimité. Sur Six Feet Under, j’ai pu travailler avec des réalisateurs très différents à chaque épisode. J’avoue en revanche ne pas être obsédé par la forme. Je laisse ça au chef-opérateur et cela me convient car je suis ouvert aux collaborations. J’ai commencé ma carrière en écrivant des pièces de théâtre et des scénarios; et je suis d’une nature à regarder passivement les éléments prennent vie. C’est ça que je retiendrai de mon premier long-métrage: on ne peut pas tout contrôler alors il faut partager avec les autres membres de l’équipe. Autrement, on est foutu.

Pourquoi le film a-t-il mis autant de temps à sortir en salles?
Le film a été présenté en septembre 2007 au festival de Toronto et à l’époque, je me souviens que plein de petits films indépendants étaient sur le point de sortir. J’ai préféré attendre et présenter Pureté volée au festival de Sundance en janvier 2008. Au départ, il devait sortir en avril aux Etats-Unis, ensuite en août. Finalement, il est sorti en septembre.

Dans American Beauty, Six Feet Under et Pureté volée, les personnages ne sont ni bons, ni mauvais. C’est votre manière d’appréhender le monde?
Oui. Nous sommes tous des êtres humains également pourvus de qualités et de défauts. Je ne pense pas que ceux qui commettent des actes répréhensibles se réveillent un matin en se disant qu’ils vont se comporter comme des bêtes aujourd’hui. Derrière le mal, il se cache quelque chose qui tient plus de la souffrance. L’un des pièges, lorsqu’on essaye de faire le bien autour de soi, c’est de ne pas être satisfait de sa propre bonté. Le jugement moralisateur ne m’intéresse pas. Je préfère voir ce qu’il y a au-delà des apparences. Je trouve la vie tellement plus profonde et complexe. Lorsque j’écris, je choisis toujours des personnages à travers lesquels je peux m’identifier ou pour lesquels je peux éprouver une forme de compassion. Autrement, ça ne sert à rien. Je déteste les caractères qui ne s’expriment qu’au service d’une intrigue. Je dois comprendre leurs motivations. Je suis bouddhiste et l’un des principaux enseignements, c’est avoir de la compassion pour autrui.

En ce sens, comment faut-il interpréter la réaction protectrice de Melina, jouée par Toni Collette, dans Pureté volée? Ne reflète-t-elle pas un autre de vos grands sujets : l’ambiguïté des bonnes intentions?
Dans l’environnement de Jasira, c’est la seule à avoir un comportement adulte. En revanche, les autres adultes sont encore des enfants qui n’ont pas grandi. Son mari et elle ne sont pas exempts de reproches, mais ce sont les seuls à ne pas être centrés sur leurs nombrils.

Comment est né True Blood?
True Blood est basé sur une série de neuf livres et comme je tiens à rester fidèle, j’ai une idée de la manière dont l’action va évoluer. Les vampires y incarnent une métaphore de la sexualité. A mon avis, il est impossible d’en parler sans faire la moindre allusion. J’aimerais que ce soit substantiel, surprenant et divertissant et que chaque épisode soit attendu impatiemment chaque semaine. J’ai envie de communiquer mes émotions lorsque j’ai lu les livres. Je lisais un chapitre avant de m’endormir le soir. Une fois que j’en avais fini un, je voulais rapidement en dévorer le suivant.

Avez-vous immédiatement pensé à Peter MacDissi qui jouait un prof d’art dans Six Feet Under pour interpréter le père de Jasira dans Pureté volée?
Je le décris souvent comme un acteur caméléon. Il me rappelle Peter Sellers. Lorsque je lisais le livre, je ne voyais que lui pour jouer ce personnage qui a quelque chose d’étrangement comique. Je pouvais compter sur lui pour qu’il n’aille pas dans une performance et n’essaye pas d’être marrant à tout prix tout en ayant l’air tragique. Autrement, le film a été très difficile pour Aaron Eckhart, qui a cependant été professionnel jusqu’au bout. A mes yeux, ça prouve à quel point c’est un acteur génial. Paradoxalement, ça a été évident pour Summer Bishil qui est très mature pour son âge. Elle mesurait les enjeux d’un tel rôle, et elle s’est plongée corps et âme dans le rôle.

Quand avez-vous su que Six Feet Under toucherait à sa fin?
Entre les saisons 4 et 5. Je ne pense pas qu’une série puisse durer éternellement et je ne voulais pas que l’on s’embourbe. Or, à la fin de la saison 4, nous atteignions un point où nous commencions à rabâcher. La saison 4 a été la plus difficile parce que c’est celle où nous donnions les premiers signes de faiblesse. On m’a beaucoup reproché la longue scène de l’agression de David. Or j’ai toujours trouvé cette scène puissante. Elle permettait de faire réaliser au personnage que la vie était courte, qu’il fallait assumer et arrêter de s’excuser.

Est-ce que cela ne vous a pas effrayé de proposer une nouvelle série juste après?
Je ne conçois pas la création en ces termes. Ce n’est pas parce que Six Feet Under était une série imposante qui a rassemblé beaucoup de spectateurs que je devais m’imposer un défi personnel : faire mieux ou aussi bien. La vraie chose qui me fait peur, c’est d’avoir l’impression de me répéter. Et puis, je ne pense pas être assez consensuel pour provoquer des succès à chaque fois. J’essaye toujours de faire de mon mieux, sans être persuadé que je toucherai le maximum de monde. Personnellement, je n’en reviens toujours pas que l’on me paye pour écrire des scénarios. Mais, au niveau de la réception, c’est toujours agréable de savoir que l’on a réussi à toucher quelqu’un.

Sinon, de quel personnage de Six Feet Under vous sentez-vous le plus proche?
Je ne sais pas, mais je dirais un mélange entre David et Claire. Et vous?

Aucune idée. Peut-être un mélange entre Nate et Brenda
Il explose de rire.

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