Il était là sans être là, tapissant les murs et les devantures rochelaises à peu près tous les trois mètres. Si notre chouchou Alain Delon n’a finalement pas pu faire le déplacement – deux AVC sont passés par là – l’esprit du fauve était lui bien présent pendant ces quelques jours miam miam passés en Charente-Maritime, que nous avons réussi à caler en sandwich entre un déménagement et un enterrement (autant vous dire que le soleil et les 26 degrés quotidiens qui l’accompagnaient ont fait un bien fou!) Un Delon qui n’était pas le seul à être honoré cette année puisque la vénérable direction du festival a aussi choisi de célébrer Ennio Morricone et Pier Paolo Pasolini: pouvions-nous imaginer une programmation mieux taillée dans les goûts et les couleurs du Chaos?
Les hostilités furent lancées avec une conférence de haute volée réunissant trois éminents spécialistes n’ayant pas besoin de baisser le museau dans leurs notes toutes les trois secondes pour évoquer notre monument national: Jean-Baptiste Thoret, Samuel Blumenfeld (plume du Monde qui a aussi la particularité d’avoir animé la dernière rencontre publique avec Alain: c’était à Cannes en 2019 et le Chaos avait fait poser la star pour l’occasion) et Denitza Bantcheva, qui consacre sa carrière au cinéma européen des années 60 à 80 et au film noir à la sauce française. Tribut à été rendu à Valerio Zurlini, souvent oublié quand on dresse la liste des grands maîtres avec lesquels Delon a collaboré: JB Thoret estime même que le rôle de Daniele dans Le Professeur est « probablement celui qui se rapproche le plus de la vraie personnalité de Delon » (« On peut regretter qu’il n’ait pas fait plus de films en Italie: Delon est l’incarnation parfaite de l’acteur gaulliste animé par une grande mélancolie italienne”). Toujours avec JB, nous en avons aussi profité pour percer -enfin!- le mystère qui rôde autour de cet acteur légendaire depuis plus de 60 ans: « Il lui manque un truc, il n’a jamais été adulte. Il y a chez lui l’alliage entre l’enfance et la mélancolie, entre le personnage fougueux et l’homme qui regarde dans le rétroviseur, entre Tancrède et Le Guépard, comme s’il n’y avait pas d’état intermédiaire entre les deux… » (ce sont ici nos mots mais vous avez compris son idée). Et Samuel de revenir sur sa révérence aux grands cinéastes et son flair inné pour choisir les bons: « Quand Delon rencontre un maître, il lui obéit à la lettre! »
« On prend le Burt Lancaster des années film noir, on mélange avec Richard Widmark, on met ça dans la France du général de Gaulle, et on obtient Alain Delon ! »
Bel hommage au fauve Delon par JB Thoret pour ouvrir la rétrospective au @FEMAlarochelle #AlainDelon pic.twitter.com/lvRR2TJScQ— Gautier Roos (@GautierRoos) July 3, 2022
Le lendemain, grosse journée souvenirs pour nous puisque nous avons enchaîné consécutivement sur une projo du Samouraï et une autre de Monsieur Klein, deux rôles où notre Alain passe son temps à changer de costume dans un Paris couleur de cendres (on vous recommande vivement d’enchaîner vous aussi les deux à la maison). L’opus magnum de Losey fut l’occasion d’un hommage en grande pompe sur la grande scène de la Coursive: Delon avait laissé un mémo vocal à l’assistance, Anthony Delon l’avait fidèlement suppléé sur scène, et la très élégante Francine Bergé – avec qui nous avions partagé un caviar d’aubergine quelques minutes plus tôt en évoquant Les Abysses de Nikos Papatakis – s’était montrée très émue au moment de lancer la séance.
Outre les grands classiques deloniens, nous avons profité du festival pour découvrir une curiosité de sa filmo: une sucrerie Gaumont baptisée Le chemin des écoliers, réalisée en 1959 par Michel Boisrond (apôtre d’un cinéma léger et dont Le Petit Poucet – avec un JP Marielle dans le rôle de l’ogre rouge sang! – a bercé notre tendre enfance). Co-écrit par Aurenche et Bost d’après le roman de Marcel Aymé, le film permet une plongée parallèle dans un cinéma très éloigné de la Nouvelle Vague, où Delon campe le fils de Bourvil (!), et où Jean-Claude Brialy joue le rejeton bien sage d’un Lino Ventura (!!!) big boss du marché noir, restaurateur/maquereau produisant des spectacles devant les Boches dans un Paris occupé où tout le monde a l’air parfaitement guilleret! La maîtresse de Delon est jouée par une Françoise Arnoul exquise et le film, curieusement aussi badin que téméraire, incarne une sorte de passage témoin chaleureux entre la pruderie de la génération Bourvil et la nouvelle garde en blouson campée par le fauve Delon (c’est aussi un film très drôle et on vous le recommande).
Du côté des avant-premières, quelques mots sur le nouveau Mungiu, R.M.N., qui place une nouvelle fois la barre très haut et qui installe un peu plus son auteur sur la carte des cinéastes les plus stimulants du moment (le film n’a pas fait grand bruit au milieu des 957 longs-métrages projetés cette année à Cannes, n’étant visiblement pas perçu comme une chose intéressante par les bataillons d’influenceurs TikTok présents sur le red carpé).
L’homme qui ne signait que des grands films… Christian Mungiu hier soir au @FEMAlarochelle pour la présentation de RMN, qui n’avait (curieusement) pas fait beaucoup de bruit à Cannes pic.twitter.com/vBJzQby599
— Gautier Roos (@GautierRoos) July 5, 2022
Il y est question d’un village de Transylvanie multiethnique, d’un père absent décidé à rejouer un rôle dans la vie de son fils de 10 ans enferré dans un inquiétant mutisme, de boulangerie industrielle ayant recours à des employés africains et sri-lankais pour pallier le manque de main d’oeuvre (et de rémunération suffisante), ce qui ne va pas sans mécontenter les habitants du coin. Frustrations, rancœurs familiales, vieilles rivalités politiques sont prêtes à refaire surface… Documentaire social flirtant presque par moment avec le thriller, le film fait déjà partie des meilleures choses qui vous passeront sous les yeux cette année, porté par des anti-héros ambigus traités avec la juste distance. C’est évidemment prodigieusement mis en scène, mais plutôt que de dérouler le caddie à superlatifs, laissez-nous le temps de vous conter tout ça dans un papier dédié plus tard dans l’année.
Autre avant-première réussie, celle du nouveau film d’Emmanuel Mouret, Chronique d’une liaison passagère, où une mère célibataire (Sandrine Kiberlain) et un homme marié (Vincent Macaigne) deviennent amants, ne sachant pas trop s’ils doivent ouvrir grand la porte des sentiments ou laisser cette union tremper dans un bain accessoire… Resserré uniquement autour de ces deux personnages – qu’on suit au musée, au restau, dans des grandes baraques parisiennes – le film prend le pari de nous coller nez à nez avec ces deux amoureux-là, pour ce qui est probablement le film le plus jusqu’au-boutiste du père Mouret. Porté par La javanaise de Juliette Gréco, le film emporte l’adhésion grâce à ses dialogues et met de côté les astuces de mise en scène obvious et faciles (on peut donc traiter des grands sentiments sans sortir les violons!) Nous avons en revanche moyennement goûté Jacky Caillou, projeté dans le cadre des 30 ans de l’ACID, et son pitch mystérieux: dans un village des Alpes, Jacky Caillou vit avec sa grand-mère, Gisèle, une magnétiseuse guérisseuse reconnue de tous. Alors que Gisèle commence à lui transmettre son don, une jeune femme (jouée par l’étoile montante Lou Lampros, vue récemment dans Ma nuit) arrive de la ville pour consulter. Une étrange tache se propage sur son corps. Certain qu’il pourra la soigner, Jacky court après le miracle… Sur ce pitch onctueux et séduisant, le charme des premières minutes s’évapore assez rapidement : la mise en scène tout en travellings saillants (ou en zooms, on ne sait plus, mais en tout cas ça bouge) manquant pas mal de nerfs pour nous immerger au plus près des personnages et de leurs tourments… On sera tout de même curieux de suivre la suite de la carrière du jeune Lucas Delangle, mais on est un peu passés à côté de ce premier opus.
Si vous avez 2h30 de dispo ce week-end, allez voir Ennio, bible documentaire sur le plus illustre de vos compositeurs fétiches, réalisé par le revenant Giuseppe Tornatore. Comme l’a justement balancé Xavier Hirigoyen du Pacte juste avant la séance: « Ce film a un problème, c’est qu’en sortant de la salle vous allez avoir pendant 10 jours l’une des chansons du maître dans la tête! » Outre le fait qu’il s’agit du plus grand compositeur de musique de film de tous les temps et qu’on n’a pas 36 autres exemples de personnage-musée dont l’oeuvre a infusé sur les 5 continents pendant un demi-siècle, l’avantage de ce documentaire est de revenir sur les débuts de légende, quand Ennio devient l’arrangeur numéro un du pays avec son complice Bruno Nicolai (les années Raï et RCA) en rendant la variétoche italienne moins impersonnelle que celle des pays voisins, ou qu’il expérimente, tel un Pierre Schaeffer rigatoni, la musique concrète avec ses amis du Nuova Consonanza (qui tuèrent toute notion de mélodie et qui étaient capables de vous pondre un concert avec n’importe quel objet traînant au fond de votre placard). L’influence de son père spirituel et professeur Goffredo Petrassi, pour qui la musique de film est une sorte d’affront posé aux Arts officiels (vous savez qu’Ennio a mis du temps à s’acheter une légitimité auprès de ses pairs), est également bien restituée. Avec moultes images d’archives transalpines à l’appui, on voit donc ce compositeur à la voix de crécelle devenir une sorte d’auto-phénomène culturel dans l’Italie du boom, et ce avant même la rencontre avec Leone, ce qui donne un peu une idée du statut totalement dément du monsieur, qui n’aura (spoiler alert) pas d’équivalent à sa hauteur dans l’histoire à venir. Plus de 70 cinéastes, musiciens, compositeurs se succèdent pour venir parler du legs d’Ennio à la culture mondiale, et si on peut regretter certains épisodes un peu hâtivement traités (on y voit ni la carrière française du maestro, ni certains titres d’anthologie, comme la soundtrack du Venin de la Peur), voilà un opus indispensable pour nos fidèles lecteurs qui aura aussi le mérite de parler aux non-initiés (prouesse qu’avait déjà réussi le doc sur Roger Corman). Et dire qu’un premier montage de six heures circule quelque part dans les bureaux du Pacte!
Quant au Ozon, malgré l’enthousiasme de notre Philippe Rouyer qui animait la rencontre, c’est peu dire que le film nous a laissé de marbre, comme déjà indiqué dans ce papier. Le film semble pourtant avoir conquis pas mal de gens de goût: étions-nous trop fatigués pour en apprécier toutes les subtilités?

Et hop! Un petit retour à Delon, à l’occasion de l’expo photo qui lui est consacrée Tour de la Chaîne, conjointement alimentée par Paris Match et par l’Ina:
Du côté de l’hommage à Paso, c’est un JB Thoret en mode maître de conf qui a pris place dans son fauteuil pour évoquer (entre autres choses) les écrits politiques du bonhomme, son allergie à la société de consommation (qui a accompli ce que le fascisme n’avait pas réussi à accomplir, thèse ô combien sulfureuse, toujours aujourd’hui), avant de nous composer un panaché Deleuze-Daney autour de ce film-totem où chacun peut se prêter au délire interprétatif, film composite qu’il inscrit dans la même veine que ses contemporains Blow Up et 2001, l’Odyssée de l’Espace. C’était évidemment passionnant, même à 10h du matin et après le cognac de la veille, mais qui parmi vous pouvait sincèrement en douter?
« On prend le Burt Lancaster des années film noir, on mélange avec Richard Widmark, on met ça dans la France du général de Gaulle, et on obtient Alain Delon ! »
Bel hommage au fauve Delon par JB Thoret pour ouvrir la rétrospective au @FEMAlarochelle #AlainDelon pic.twitter.com/lvRR2TJScQ— Gautier Roos (@GautierRoos) July 3, 2022
On s’est également rempli la panse devant l’expo consacrée à Philippe Doumic, photographe missionné par Unifrance dans les années 50-60 pour mitrailler toutes les stars et étoiles montantes de notre royaume: Catherine Deneuve, Alain Delon, Brigitte Bardot. La fameuse photo de JLG auscultant une pellicule 35, c’est lui! Capricci nous prépare un livre photo à la rentrée sur cette figure méconnue dont on reparlera très vite. Quant à nous, on dit merci à notre chère attachée de presse Dany et on se revoit l’an prochain! G.R.
Philippe R. Doumic, le photographe dont personne ne connaît le nom mais dont tout le monde connaît l’œuvre. Expo photo au @FEMAlarochelle @CapricciFrance pic.twitter.com/wVDc7F8p5V
— Gautier Roos (@GautierRoos) July 4, 2022
