Délaissé par son épouse Clotilde, Ventura, ouvrier cap-verdien de la banlieue de Lisbonne, est perdu entre l’ancien quartier délabré où il a vécu jusqu’à présent et son nouveau logement dans un bloc HLM tout juste achevé.
Le titre de ce film dont la durée impressionne (presque 2h40) est trompeur : ce n’est pas un hymne à la joie, c’est un requiem lancinant qui fredonne le même ennui existentiel, la peur de l’écroulement des valeurs, l’engouffrement de la modernité, la perte de soi-même dans un univers en pleine révolution, sans horizon, ni ligne de fuite. Le personnage principal, maçon à la retraite, souvent mutique et observateur, sorte de démiurge angélique perdu dans des faubourgs déshumanisées de Lisbonne taillées à même les enfers, erre, musarde, s’ennuie… comme le spectateur dans un film méandreux. Il croise différents personnages déchus comme Wanda, l’une des héroïnes désormais récurrentes de l’univers du cinéaste Pedro Costa.
Doigt d’honneur à la facilité et au cinéma comme art consommable, Pedro Costa choisit ouvertement l’anicroche. Le spectacle est fascinant, irritant à force de jusqu’au-boutisme fièrement arboré. A défaut d’être à l’écran, il risque d’être dans la salle : En avant, jeunesse ! s’autorise des audaces qu’on ne se permet plus aujourd’hui : des plans-séquences où des personnages malades transmettent leur mal-être et leur tristesse indicibles au spectateur-témoin. Tout a été sciemment étudié pour rebuter le spectateur lambda jusque dans la composition des plans qui joue sur la frustration ou l’absence de pistes explicatives qui n’apparaissent que si le spectateur fait un lourd travail intérieur (recoller les morceaux de la narration et les brèches affectives du personnage principal).
On possède une grande liberté face à ce qu’on regarde : ceux qui veulent s’en aller peuvent s’en aller. D’autres, attirés par une lumière faible mais incandescente, restent, s’accrochent, endurent, oublient et résistent. Le film, suspendu dans le temps (la preuve avec sa durée), oscille entre différentes zones, questionne la spiritualité, joue beaucoup avec le hors champ, la répétition et étire les scènes pour laisser les personnage se reconstruire et peut-être se retrouver. Ça prend beaucoup de temps. En avant, jeunesse ! n’est pas un film ; c’est une expérience, pas très ouverte ni accueillante, originale et radicale, qui teste nos résistances jusqu’à l’épuisement. Que ceux qui l’aiment, le suivent.

