[INTERVIEW] STARFIX , SA VIE, SON ŒUVRE / PARTIE 1

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Ah, les années 80. La décennie des jeans neige, du Minitel, du Walkman et autres madeleines de Proust dont ceux qui ont moins de trente ans ne soupçonnent même pas l’existence. C’était l’époque où bien avant le téléchargement, Netflix et cie, le cinéma n’existait que par la salle. Les écrans de quartier étaient encore nombreux et pourtant le cinéma en France se limitait à deux voies officielles qui commençaient à sérieusement s’enrouer. Les grosses machines popu à la papa circulaient en déambulateur – Bébel et Delon étaient de moins en moins fringants, sur le point de passer de beaux voyous aux commissariats pré-Navarro; le dernier souffle de Louis de Funès serait une salve de pets dans La soupe aux choux…- tandis que le cinéma d’auteur se sclérosait entre un Chabrol embourgeoisé et un Truffaut qui venait de louper son Dernier métro. Tout était-il devenu pourri au royaume du 7e art? Non! En 1983 une équipe de jeunes briscards rue dans les brancards en créant une nouvelle revue de cinéma: STARFIX.

Dans Starfix, pas d’idée fixe. On y parlait même à l’occasion, de films X dans une mythique rubrique vidéo. De Mad Max aux productions Colmax, toutes les portes étaient ouvertes. Y compris et surtout celles de derrière, quand cette revue célébrait et remettait en avant des cinéastes aux carrières bien entamées – de George A. Romero à William Friedkin en passant par Dario Argento, John Carpenter ou Ridley Scott – mais dédaignées par le reste de la critique. Pour ce qui est de l’avant-garde c’est dans ses pages enflammées que les cinéphiles français ont découvert, entre autres, Abel Ferrara, John Mc Tiernan ou Paul Verhoeven. Starfix a tout bonnement remis de l’ordre dans la politique des auteurs et foutu le boxon dans la presse cinéma en faisant sauter les cloisons. Ici, le héros Rambo aura côtoyé le roi italien du cul Tinto Brass, un plaidoyer pour Andrzej Zulawski précédé une interview de Max Pécas. Le tout sur le ton Starfix, aussi décomplexé que sa culture: les odes lyriques à Spielberg ou Russ Meyer cohabitaient sans heurts avec des vannes Carambar sur des séries Z italiennes ou des nanars bien de chez nous. Que reste-t-il d’elle aujourd’hui? Une génération de cinéphiles ayant appris à ouvrir les yeux et refermer les portes des chapelles et un livre best-of, Le cinéma de Starfix, (Le 20 octobre, éditions Hors Collection) ressuscitant son esprit libre et foutraque. Un flash-back de papier sur cette parenthèse enchantée dans une presse-papier cinéma française redevenue majoritairement depuis molle et formatée qui méritait bien qu’on refasse le film avec certains des rédacteurs d’une revue devenue culte.

Partie 1. Ou l’on apprend qu’Evil Dead n’est pas un bon film et découvre l’ancêtre honteux de Starfix.

Le Cinéma de Starfix ne sort pas à une date anniversaire, il n’y a pas vraiment de motif à commémoration. Alors, pourquoi ce livre?
Frédéric Albert Lévy: Si, si! A l’origine on voulait le faire pour le 25e anniversaire du dernier numéro, mais comme ça nous a pris deux ans… Quand on a commencé à évoquer cette idée, ça aurait pu coller…

Donc l’anniversaire de l’arrêt de la revue. C’est curieux de fêter une fin plutôt qu’un début, non ?
Christophe Lemaire: Ben, comment on fait avec les gens célèbres d’habitude? On célèbre leur naissance ou leur mort?
François Cognard: L’un ou l’autre, voire les deux. Comme pour Gainsbourg.
C.L : En fait c’était surtout une occasion pour l’équipe de se retrouver. On ne s’est jamais vraiment perdu de vue les uns les autres, mais on ne s’était jamais tous retrouvés. Mais le plus fou, c’est qu’au bout d’une heure de réunion, c’était comme si on s’était quittés la veille.

Quand un éditeur vous propose l’idée de ce livre, quelle sont vos réactions initiales: un « oui » immédiat où un « Starfix, c’est du passé »?
C.L : L’idée d’un livre n’a pas été la première lancée. On a par exemple réfléchi à faire un site internet. De fil en aiguille, on est tombé sur Patrice Girod, le détenteur actuel de la marque Starfix. C’est lui qui a initié le principe d’un livre.

A lire Le cinéma de Starfix, il y a quelque chose qui m’a sauté aux yeux: en fait ce n’était pas tant une revue d’actualité du cinéma que ça. Elle regardait bien plus en arrière, en parlant de cinéastes, de William Friedkin à George A. Romero, John Carpenter ou Dario Argento, qui étaient déjà en activité depuis longtemps, mais quasi-inexistants ou peu considérés dans les autres magazines de cinéma…
C.L : Bon, on ne ressuscitait pas John Ford quand même, hein…
F.A.L : Ce n’était pas une question de carrière existante mais de reconnaissance. Starfix leur a donné la légitimité qu’ils méritaient.
F.C : Faut relativiser: prends le cas de Verhoeven. Oui, il tournait depuis plus de dix ans, mais personne en France n’avait encore entendu parler de lui ni de ses films.
F.A.L : Je crois que l’équipe de Starfix a senti qui allait passer de l’Art et essai au mainstream.

Justement, est-ce que ce n’est pas ça le vrai déclic qui s’est opéré avec Starfix: comment une culture qui était marginale est devenue populaire?
F.C : Peut-être mais je pense aussi qu’on est arrivé au moment du boom de la VHS. On faisait beaucoup de place à l’actualité vidéo dans Starfix, parce qu’elle permettait justement de remonter le fil, de pallier à certains oublis, ou pour confirmer des types qu’on avait dans le radar, comme Michael Mann avec ses tous premiers films ou de revenir sur des gens comme John Milius…. Mais on n’a jamais dédaigné l’actualité salle, ou les cinéastes qui apparaissaient. Regarde, Luc Besson. On a été un des rares canards à consacrer autant de pages au Dernier combat. Peut-être que si les autres avaient autant traité les sorties vidéo, les choses se seraient passées autrement…
F.A.L : Oh, Première le faisait un petit peu, mais sur des choses récentes que les gens connaissaient déjà par coeur. Quand François rajoutait une vidéographie dans la dernière page d’une interview de Verhoeven, ça devenait de l’information pure pour les lecteurs.
F.C : Pour revenir à la question, oui c’est sur que la vraie mutation a été là : les frères Coën sont passés d’une obscure projection de Blood Simple au marché du film à Cannes à une sélection officielle avec Arizona Junior puis l’ouverture du festival avec Le Grand Saut.
Sauf que nous on allait surtout voir les films au marché, parce qu’il y avait ce plaisir dingue d’être dans une jungle à défricher.
F.A.L : il y autre chose qui a joué : il y avait déjà dans l’équipe des gens qui avaient envie de faire des films. Je continue à penser qu’Evil Dead (NDR : le film fut un des gros dossiers du N°1 de Starfix) n’est pas un bon film…
C.L et F.C : Quoi ????
F.A.L : Ben oui, ça reste très brouillon, pas très bien filmé. Mais la suprématie de gens comme Christophe Gans sur les critiques de l’époque était que comme il voulait devenir réalisateur, il se demandait comment un gugusse avec aussi peu de moyens avait pu bricoler ce film là, ou faire ses fameux travellings. Cronenberg, c’est pareil. Entre nous, Rage, il y a des idées mais c’est pas terrible comme mise en scène…
F.C : Non non non non. Rage c’est fantastique et Frissons aussi!
F.A.L : Ce sont des films intéressants mais qui sont en germes, pas plus.
F.C : Mais parce qu’ils n’avaient pas le choix, vu leurs conditions de production à l’époque! Cronenberg était un intellectuel universitaire qui ne pouvait formuler ses obsessions que via le cinéma d’exploitation!
C.L (hilare) : Voilà, tu assistes à ce qu’était une conférence de rédaction à Starfix!
F.A.L : Tout ça pour dire que la stratégie de Gans, Boukhrief et quelques autres à poussé Starfix à avoir le nez sur des cinéastes confirmés mais méconnus ou sur des pousses intéressantes.

Est-ce que la liberté de ton et de goût de Starfix ne venait pas aussi du fait que pour la plupart vous veniez de province, et non d’une presse-cinéma déjà centralisée à Paris ?
C.L : J’étais déjà à Paris, mais quand on était en province, il fallait faire avec l’offre dans les salles. Quand une salle passait un Costa Gavras mais à côté un film Bis, un film fantastique, voire un porno, si tu étais cinéphile, tu allais tout voir.
F.C : Les Studios à Tours, c’était ça : ils programmaient autant du cinéma militant que les films d’opéra de Sylberberg ou des Jess Franco. Godard que Flesh Gordon, Borowzcyk que La party. Il n’y avait pas de hiérarchie, ça nourrissait forcément ma curiosité parce que je prenais ce qui venait. Je me suis fait ma propre cinémathèque avec ça.

Le voilà le mot-clé : il n’y avait pas de hiérarchie dans Starfix.
F.C : Absolument ! C’était la prolongation naturelle d’une absence d’histoire officielle du cinéma chez la plupart d’entre nous. Il n’y avait pas de « Faut pas toucher à ça, c’est du cinéma pas propre« , ou « Ce n’est pas du cinéma, ça« . Et en même temps, il ne faut pas oublier l’influence qu’à eu pour nous CinéRevue. On pouvait y trouver trois pages sur Cornell Wilde , un compte-rendu de plateau sur un Friedkin, même si c’était traité sur l’air de « L’énorme scandale de Cruising! »…
C.L : … Et les starlettes du Bis !
F.C : Roh oui! J’adorais voir des photos de Marisa Bell à poil ! Ca va être choquant pour certains de l’entendre, mais je l’assume : les racines de Starfix sont aussi dans CinéRevue (rires)! Même Nicolas (Boukhrief) y découpait des articles et faisait des petits cahiers avec. Bon il a fini par en avoir un peu honte, et me les a confiés…
C.L :… Tu les as encore ?
F.C : Je crois oui.
C.L: On aurait pu les mettre dans le bouquin !

[Deuxième partie de l’entretien vendredi 14 octobre. Ou l’on apprendra à ne pas être un critique Maurassien et à qui Tim Burton doit sa carrière en France]

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