🗣️ C’est Romain qui le dit : « Digger de Alejandro González Iñárritu, accident à grande échelle, mérite d’être vu et soutenu »

Bide au box-office, Digger d’Alejandro González Iñárritu a manifestement déçu, y compris chez nous, mais certaines voix s’élèvent pour dire que le film ne mérite pas un tel opprobre. Point de vue.

Vraie question : Digger (sorti le 30 septembre) passe-t-il encore près de chez vous ? Mon conseil : allez-y. Et me voilà parti à la défense de ce film qui s’est pris tous les pieux de la critique en plein cœur, qui est passé de l’excitation-over-promotionnée au film-maudit-à-foutre-à-la-poubelle-des-nanars-exorbitants. Pas si vite. Annoncé en grande pompe comme un film-événement-avec-un-Tom-Cruise-comme-vous-ne-l’avez-jamais-vu, Digger a récolté l’inverse de l’effet escompté : c’est bel et bien un accident industriel et, une fois la tempête passée (et les mauvaises critiques lues, comme sur notre site), on le regarde avec le même mélange d’effroi et de fascination que devant un accident à grande échelle.

Un désastre (la chute d’un astre, au sens premier) qui a une dimension très concrète : doté d’un budget initial de 125 millions de dollars, dont le coût final est estimé entre 160 et 180 millions hors promotion, le film n’a engrangé qu’environ 49 millions de dollars dans le monde ! À cela s’ajoutent près de 100 millions de dollars de dépenses marketing : il aurait donc fallu que le film approche les 300 à 350 millions de recettes mondiales pour espérer rentrer dans ses frais. Un naufrage commercial à la mesure de ses ambitions démesurées, du Iñárritu XXL, celui de Birdman, de The Revenant, des films grandiloquents au fort potentiel horripilant, qui nous éloignent des si belles promesses de son premier (et meilleur) film, Amours chiennes.

L’histoire, vous la connaissez : on y suit Digger Rockwell, interprété par Tom Cruise, un magnat du pétrole et l’un des hommes les plus puissants de la planète, qui se lance dans une mission frénétique pour se poser en sauveur de l’humanité avant que la catastrophe qu’il a lui-même provoquée ne détruise tout. L’accident d’une de ses installations pétrolières en Antarctique menace de déclencher un cataclysme climatique, avec des conséquences qui dépassent largement les frontières américaines. Sauf que… La vraie surprise, que je n’avais pas envisagée car, si les critiques sont dures, elles n’ont rien divulgâché, arrive au bout d’une vingtaine de minutes. Le coup de théâtre (que je ne révélerai pas pour vous laisser le plaisir d’une image réellement inattendue), sincèrement, je ne l’avais pas vu venir. Il projette le très « star auto-centrée » Tom Cruise, alors au premier plan, dans une toile plus complexe, plus collective, plus humaine et finalement plus touchante que le simple spectacle des jours et des nuits d’un misanthrope solitaire qui teste la bouffe de son chat délabré, affalé sur son lit et calfeutré dans sa tour d’ivoire.

Passé ce premier coup de théâtre, le film change de régime : la vie se met alors à circuler, les artifices affleurent, les frontières deviennent de plus en plus poreuses. Car, oui, tout est très hystéro-méchant (et volontairement crispant) dans Digger : ça pèse des kilotonnes, ça dialogue beaucoup, ça claque des portes. C’est grossier, bouffon, pompier, scatologique… Mais c’est avant tout pervers et contre tous. Et au milieu de ce capharnaüm quasi boulevardier, il y a Tom Cruise, celui qui aime à tordre son image, comme dans Magnolia de Paul Thomas Anderson, qui mouille sa chemise, qui endosse ce physique aux antipodes transformé par un impressionnant travail de maquillage et de prothèses. La performance est d’autant plus réjouissante que Cruise doit constamment passer de la caricature grotesque du milliardaire à une angoisse presque enfantine pour une raison que vous aurez le plaisir de découvrir.

Faux gros truc, Digger rétrécit à mesure qu’il réduit le monde à une carte et l’envisage depuis le seul point de vue des États-Unis. C’est tout l’inverse d’un monument assuré de sa grandeur, tant il ne cesse de se saborder, de rappeler que tout est faux, tout est décor, tout est nous au milieu de choses plus grandes qui nous dépassent dangereusement. Sa façon de surprendre sans cesse, de multiplier les mises en abyme, les chausses-trappes, les faux-semblants, et les niveaux de lecture, jusqu’à donner l’impression que le film se duplique à l’infini, finit par produire des poupées russes illuminées. Sans rien dévoiler de ses autres surprises, le film continue de déplacer les lignes entre la fiction, la représentation et ce qui se joue réellement dans la vie du personnage joué par Cruise. Aussi, faut-il préciser que le film est… drôle et drôlement désespéré (ah, cet humour poli du désespoir). On le dit peu, mais John Goodman en second rôle est réellement exceptionnel en président des États-Unis (presque plus flippant que Donald Trump !), renvoyant l’état du monde à sa maladie. Et comme tout est too-much, Iñárritu se met pour le coup au diapason, poussant les curseurs au maximum (VistaVision, photo d’Emmanuel Lubezki…). Tout est tellement terminal, jusque dans cette stupéfiante dernière séquence, clou du spectacle (Iñárritu pensait sans doute à Kubrick, mais l’horizon, c’est Brazil de Terry Gilliam), que le film fait définitivement exploser son propre dispositif en apparence gonflé de prétention.

Bien sûr, il y a des expériences plus agréables que d’être sur le Titanic à regarder un film-paquebot en train de couler, mais certaines peuvent se révéler nécessaires lorsqu’elles sont à ce point synchrones avec leur époque. Quand certains suggèrent que le film sera réévalué plus tard, cela ne fait aucun doute. Seulement, là, maintenant, personne n’a envie de voir Digger, ce film qui s’est cru Bigger than Life et qui nous rappelle à quel point nous sommes tout petits, mais celles et ceux qui aiment l’inconfort doivent s’y précipiter dès maintenant, tant qu’il est encore possible. Le monde actuel a les films qu’il mérite et les films comme ça méritent qu’on les soutienne.

30 septembre 2026 en salle | 2h 09min | Action, Comédie
De Alejandro González Iñárritu | Par Alejandro González Iñárritu, Sabina Berman
Avec Tom Cruise, Sandra Hüller, Riz Ahmed

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