« Club Kid » de Jordan Firstman : un film assez clinquant et sur des rails

Porté par un étonnant bouche-à-oreille depuis sa présentation il y a quelques mois à Cannes, voici le premier long-métrage de Jordan Firstman, qui officie ici aussi dans le rôle-titre. Tourné en 35 mm, Club Kid suit Peter, organisateur gay de soirées à New York, dont la vie frénétique et insouciante est bien vite freinée par l’arrivée d’Arlo, un fils de 10 ans dont il ignorait jusque-là l’existence.

Récupéré par A24, Club Kid a tout du produit moyen du studio, sorte de sundancerie parfaitement taillée dans sa grammaire de film indé. Difficile de nier la beauté plastique qui irrigue chaque plan, la photographie étant aussi léchée que la mise en scène est versatile, capable de jongler entre ses références pour construire un objet très organique, voire purement sensitif… au moins dans un premier temps. L’approche des fêtes, omniprésentes, en est un parfait témoin. S’y agencent méticuleusement un dancefloor so cool, bardé de néons et de chair érotisée, des toilettes suintantes et crades, un terrain de deal chaotique, comme une façon de toujours incarner l’atmosphère et les enjeux dans la matière même de l’image. Parfois paresseux et clipesque, parfois épais dans ses séquences-montage surlignées, le long-métrage cultive pourtant un sens de l’instabilité bienvenu au regard de son sujet. Le plaisir de visionnage en est, de fait, assez pur, ne serait-ce que par la modestie de certains dialogues filmés en un unique plan, qui laissent alors les connexions entre personnages se tisser très naturellement. De cette instabilité d’abord entraînante, symbole d’un monde où la cocaïne ne permet qu’à peine de tenir une cadence normale (pas plus), découle sans doute le manque de repères, sinon l’overdose, qui suivra. Ici, les soirées s’enchaînent sans discontinuer dans un montage qui efface tout trajet entre elles, démultipliant le faux rythme safdien du début du récit par une narration presque totalement éclatée, fragmentée. La chute, attendue comme violente, n’en sera que plus étonnante, se révélant finalement plutôt être un arrêt.

L’arrivée d’Arlo, élément déclencheur du récit, sonne presque comme un freinage d’urgence dont on ressort groggy. Pour mieux dire, l’intrigue rétrograde carrément dès lors qu’elle résout presque instantanément tous les enjeux de conciliation entre ces deux mondes aux vitesses différentes. La relation en jeu est alors assez réjouissante de fraîcheur, car très peu verticale malgré sa nature parentale. Pourtant, elle ne peut que décevoir tant elle suit un canevas très peu renouvelé, à peine alimenté par des problématiques absentes. Les motifs narratifs « cucul » s’accumulent, la faute à un film qui ne fait que trop peu dialoguer ses mondes hétérogènes et se tasse donc. C’est en s’en détachant clairement que le dernier quart du récit relance habilement la machine, alors moyen d’ouvrir à des enjeux plus ambigus qui se saisissent enfin de leur sujet. Il faut pourtant se résoudre à admettre que l’on s’est déjà perdu en chemin dans le tumulte d’écriture du film. À force d’avoir la tête partout, Club Kid en louperait presque ses séquences les plus supposément centrales, qui fonctionnent toujours sans susciter d’émotion, symptôme d’un projet aveugle à son originalité, le condamnant à la linéarité.

Ce qui empêche véritablement le long-métrage de s’extraire de la moyenne de son genre se trouve pourtant annoncé dès sa première séquence. Dans un taxi, le chauffeur marmonne quelques mots d’arabe au téléphone, moyen de déduire là la figure d’un travailleur précaire à New York, avant que ne déboule un groupe de fêtards dans le véhicule, parmi lesquels Peter. La caméra panote jusqu’à plus soif, à la façon de ces têtes cocaïnées qui tournent sans s’arrêter, comme si rien d’autre n’avait de sens, surtout pas le travail et les conditions matérielles. Là, s’il caractérise très efficacement son protagoniste, Club Kid signifie toute la limite du regard qu’il lui appose, à lui comme au milieu social qu’il dépeint : une classe aisée new-yorkaise dont la vie n’a vraisemblablement pas grand-chose d’intéressant. Évacuant toute question monétaire en même temps que tout ancrage dans le décor, le récit ne peut plus fonder son sujet que sur une certaine vacuité. Parmi ces personnages pourtant en marge, tout problème, de la paye du loyer à l’irruption d’un enfant, n’est que surface, et donc absence de conflit. Logique alors, même si tous les personnages secondaires sont rapidement touchants, que toutes les pistes développées peinent à se nouer pour dessiner un groupe que Jordan Firstman ne semble pas vraiment vouloir regarder.

Peter le dit lui-même, il est un « pédé brisé » comme tant d’autres. Reste qu’il a, lui, un écrin aisé dans lequel se réfugier, et des privilèges que ni réalisateur ni protagoniste ne parviennent à prendre en compte. Résultat : les souffrances réelles deviennent, à leur tour, des artifices au service de la performance esthétique. De la géniale modernité de tons et de références que convoque le film (les existences queer n’y sont jamais un sujet ou une source de violence), Club Kid n’achève finalement qu’à moitié le geste, comme s’il flottait au-dessus des choses. Les copaines gays et trans sont amusant.e.s, la communauté bienveillante avec l’enfant nouveau venu. Il y a certes un peu de solitude par-ci, un peu d’addiction par-là, mais tout ne semble finalement pas aller si mal. En somme, on effleure un petit peu trop les choses, sans assez oser y mettre les doigts.

4 novembre 2026 en salle | 2h 02min | Comédie dramatique
De Jordan Firstman | Par Jordan Firstman
Avec Jordan Firstman, Reggie Absolom, Diego Calva

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