Aujourd’hui engourdi par Netflix et consorts, le cinéma d’horreur espagnol a connu des remous absolument passionnants, dont un âge d’or où le genre aura servi de révolte dissimulée (ou pas) face à la dictature… avant de connaître une nouvelle vague dans les années 1990-2000. En cette période halloweenesque invitant aux frissons, voici vingt titres (certains peu connus, d’autres pas du tout), allant de la simple curiosité au bon gros chaos des familles.

La Cloche de l’enfer (Claudio Guerín, 1973)
Un jeune garçon jugé anticonformiste est interné de force par sa propre famille. À sa sortie, il échafaude un plan diabolique pour se venger de tous, et plus particulièrement de sa vilaine tante acariâtre. Bien qu’il déplace son action en France, en bon film d’horreur sous Franco, on ne doute pas un seul instant que cette guerre entre les générations dresse le portrait d’une certaine jeunesse espagnole en révolte. Dans une atmosphère de conte morbide où « Frère Jacques » est martelé par des voix geignardes, La Cloche de l’enfer n’a absolument pas perdu de sa force et de sa subversion, ne serait-ce que pour le portrait de son anti(?)héros prêt à tout, dont le plan délirant tient aussi bien du serial killer machiavélique que de Fantômas. Des corps pendus comme à l’abattoir, des silhouettes dans la brume, un visage rongé par des abeilles, un antre sex-fan des sixties en pleine campagne gothique : tout est inattendu, bizarre, malveillant. Guerín ne finira pas le film, victime d’une chute mortelle sur le décor du clocher ! Maudit de chez maudit.

La Cabina (Antonio Mercero, 1972)
Pilote avorté d’une série fantastique, La Cabina tient autant de l’objet culte en Espagne que du traumatisme générationnel total. Et comme on les comprend… Il y a quelque chose de la farce claustro au premier abord : un quidam entre dans une cabine téléphonique et ne peut en sortir. Les badauds s’agglutinent, on force la porte, on visse, on tape. Et puis la cabine est finalement emportée par un véhicule. Mais jusqu’où ? Paysages et couloirs à perte de vue : la sensation de cauchemar sans fin, rythmée par la musique de Carl Orff, glace encore le sang aujourd’hui. Et cette chute atroce à hurler, si kafkaïenne en diable. Nul doute que ce petit bout de terreur fut une inspiration pour les réalisateurs des anthologies Adrenaline et Parano (Le Cimetière des voitures en étant presque un remake automobile).

La Mariée sanglante (Vicente Aranda, 1972)
Les variations autour de Carmilla ont été nombreuses, toutes teintées d’un saphisme suggéré qui amenait un étonnant mélange de conservatisme (cliché de la lesbienne prédatrice et mortelle) et d’audace. La Mariée sanglante a la malice de ne pas reposer uniquement sur ce prérequis : une jeune mariée se tourne vers une créature fantomatique et avide de sang, soit. Mais rares sont les films de cette époque où la menace semble être davantage le marié (l’indéboulonnable et antipathique à souhait Simon Andreu) que le spectre rose : l’héroïne est pétrifiée par des images de viols nuptiaux, les gestes passent de la tendresse à la violence sourde. Entre grand-guignol (l’arrachage de cœur, certes imaginé, mais sacrément graphique pour l’époque), excursions buñueliennes (la mariée s’enfermant elle-même dans une volière dont elle jette la clé, un corps de femme apparaissant soudainement dans le sable) et franche misandrie (le chasseur castré au fusil), voilà sans doute l’adaptation la plus hargneuse du classique de Sheridan Le Fanu.

Une bougie pour le diable (Eugenio Martín, 1973)
Le complément parfait de La Semaine d’un assassin : comme Eloy de la Iglesia, Martín ne délocalise pas son intrigue et frappe là où ça fait mal (sous la robe, plus précisément). Deux sœurs tenant une auberge fulminent à la vue des touristes olé-olé qui défilent sous leurs yeux : tout le symbole d’une Espagne rance, bouffée par l’envie et la bigoterie. Sauf que l’une des deux se tape un éphèbe en secret et que l’autre rêve de plaisir défendu : quand elles vont trouver un exutoire par le meurtre, tout va fatalement dégringoler. Grande scène hallucinante : après avoir zieuté des corps de garçons nubiles, Aurora Bautista traverse un champ de branches acérées en guise de punition divine.

Le Bossu de la morgue (Javier Aguirre, 1973)
Possiblement l’un des meilleurs films de Paul Naschy, cet ancien boxeur qui rêvait de devenir le Lon Chaney espagnol. Imaginez une sorte de Frankenstein du point de vue du serviteur Igor, avec une pointe de Quasimodo pour le côté pathétique : amoureux d’une morte, le pauvre hère accepte de rendre service à un chirurgien peu catholique. Du grand-guignol (décapitation, éventration, corps dissous à l’acide, snuff animalier, monstre gélatineux, zombie…) arrosé d’éléments improbables hérités du serial (vierge de fer, labo dissimulé dans des catacombes, savant fou…) : un certain idéal du bis à l’espagnole.

El Televisor (Narciso Ibáñez Serrador, 1974)
Appartenant au programme télévisuel Historias para no dormir, le Twilight Zone ibérique, El Televisor débute quasiment de la même manière que son prédécesseur La Cabina : on y filme le parcours d’un monsieur tout le monde, père de famille et bon travailleur. Le rêve absolu au bout de cet ennui confortable : une télévision couleur. Après avoir économisé chacun de ses sous, il se fait enfin cet incroyable cadeau, qu’il installe non pas dans le salon familial, mais dans son bureau. De prime abord, Serrador évoque presque innocemment l’impact d’un tel objet dans le quotidien. Imaginez donc : du cinéma, des infos, de la musique, du théâtre… tout cela sans bouger de chez soi. L’émerveillement du brave moustachu se transforme alors en obsession, puis en psychose, surtout lorsqu’il s’imagine que la frontière entre le monde réel et le tube cathodique disparaît. Encore aujourd’hui, le résultat fout le bourdon par sa manière d’empoisonner au compte-gouttes la banalité la plus effarante. Ses dernières images, sérieusement gonflées pour un simple téléfilm, font l’effet d’un pré-Black Mirror déjà bien radical.

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Le Massacre des morts-vivants (Jorge Grau, 1974)
Pris en sandwich entre les zomblards de Romero et ceux de Fulci, Grau signe non seulement son chef-d’œuvre, mais aussi l’un des meilleurs films de morts-vivants des années 1970. Production bâtarde (un film espagnol tourné en Angleterre avec une équipe à moitié italienne !), le résultat a gardé toute son audace : un motard immobilisé en rase campagne après un accident se retrouve mêlé à l’aube d’une invasion de zombies, alors réveillés par une machine à ultrasons ! Tout ce qu’on vient chercher dans un film de zombies se trouve ici : du gothique rural, des scènes de siège à se ronger les ongles (incroyable scène de résurrection dans la crypte), du gore cracra (Gianetto De Rossi s’y préparait avant L’Enfer des zombies), des revenants réellement inquiétants et une charge sociale toujours aussi mordante. Son héros insolent, probablement homosexuel et anti-flic, déambule dans un monde déjà trop pollué pour que n’importe quelle solution écolo vienne nous sauver ! Vraiment à redécouvrir.

Ultimo Deseo (León Klimovsky, 1976)
Avec Paul Naschy sous le bras, Klimovsky a versé sans complexe dans l’euro-gothic le plus débridé. Cet Ultimo Deseo, là, par contre, est peut-être son film le plus bizarre et le plus ouvertement politique : c’est aussi, fatalement, le plus oublié. Alors que des bourgeois s’adonnent à une orgie sadienne, une explosion atomique frappe les environs. On arrête alors les bêtises et la survie s’organise : dehors, les survivants sont tous devenus aveugles. Les rapports de classe et l’instinct validiste vont alors faire tourner le récit au vinaigre. Si Klimovsky ne devient pas soudainement un génie avec un tel sujet (c’est trop bavard et trop long), le film se fait inconfortable à maintes reprises, ne faisant que redoubler de cruauté, scène après scène, avec son armée de non-voyants impitoyables et conservateurs (tiens donc…). Son final impensable, détournant l’Hymne à la joie de Beethoven, évoque avec un aplomb rarement vu à l’époque les horreurs que la guerre civile a laissées derrière elle.

Escalofrío (Carlos Puerto, 1978)
Classic shit, comme on dit : un couple tombe en panne et s’abrite dans une demeure tenue par un couple très entreprenant… et très satanique ! Quelques années avant que Black Candles (Los ritos sexuales del diablo) n’en fasse une variation encore plus lubrique, cet Escalofrío frétille lui aussi d’un charme que seul pouvait nous offrir le cinéma espagnol de l’époque, alors enfin sorti du joug de Franco : une atmosphère de cauchemar sexuel intense, où l’on ne sait plus si on doit crier de peur ou de plaisir. Rares sont les films aujourd’hui qui ne s’excusent pas d’être aussi inquiétants que chauds comme la braise, à l’image de cette stupéfiante et très moite partouze échangiste qui fait littéralement exploser le portrait du Christ.

Estigma (José Ramón Larraz, 1980)
Souvent parti se cacher en Angleterre, Larraz revint progressivement dans son pays après le renversement de la dictature de Franco, livrant quelques films sacrément troublants et mésestimés. Comme cet Estigma, débutant comme une sorte de Carrie masculin avant de dériver sérieusement vers une histoire de réincarnation torturée, mené par la beauté faussement angélique de Christian Borromeo, qui a quelque chose d’un Udo Kier blondinet. Un personnage principal auquel il sera impossible de faire confiance et dont la vision de sa propre mort l’oblige à retracer un héritage familial sanguinolent. Climat incestueux et gothique à bâbord, franc mélange de malaise et de séduction comme le maîtrisait si bien le réalisateur de Symptoms.

Sexo Sangriento (Manuel Esteba, 1981)
Un autoradio annonçant la fin de la dictature de Franco en guise d’introduction : pas de doute, ce « sexe sanglant » ne sera pas dupe de son sujet. On le croit pourtant, avec cette bande de copines (dont un couple de lesbiennes totalement assumé) séjournant dans un village fantôme. Une présence surnaturelle rôde, mais la résolution très « Scooby-Doo », elle, révèle les plaies fraîches d’une Espagne écartelée par son histoire. On n’en dira pas plus. Pic de ce slasher atmosphérique : une scène de séduction et de masturbation se concluant par la pénétration d’une lame, comme récompense funeste à la jouissance.

Au-delà de la terreur (Tomás Aznar, 1980)
Sa jaquette vidéo, pompant Frazetta de manière peu officieuse, a dû en faire rêver plus d’un : le résultat est bien moins spectaculaire, mais sacrément chelou. Débutant comme un kinki, ces films de loubards racoleurs ibériques, l’intrigue bifurque à 180° lorsque le groupe de scélérats, avec un otage en main, se perd sur une route sinistre qui le mène jusqu’à une église hantée. Inutile de dire que les forces du mal ne vont pas apprécier qu’on se branle tranquilou sur la Bible. L’ambiance prime sur le reste, jusqu’à l’apparition de ces zombies face à une bourgeoise égarée, dont la peur se mue étrangement en plaisir, rappelant les nombreuses VHS de vidéo-clubs où des donzelles peu vêtues se laissaient évanouir dans des mains décharnées.

Morbos (Ignasi P. Ferré, 1983)
À ne pas confondre avec le superbe Morbus, dont il ne partage que le pays. On n’ira pas vous vendre cet ovni longtemps disparu comme la huitième merveille du monde, mais il faudrait ouvrir un tant soit peu ses chakras et imaginer Max Pécas aux commandes d’un film de zombies. Beaucoup de sexe mou (dont une orgie satanique, tout de même), un décor principal qui semble tenir sur 10 m², du sadisme à la petite cuillère avec un Victor Israel qui ferait peur à la peau et des morts-vivants hagards. La cerise sur le gâteau, c’est d’apprendre que cette farce improbable fut scénarisée par Isabel Coixet, réalisatrice très respectable de The Secret Life of Words et de Ma vie sans moi. Ah oui, tout arrive.

Le Sadique à la tronçonneuse (Juan Piquer Simón, 1982)
Quand le réalisateur de Supersonic Man donne sa réponse au slasher, il ne le fait pas avec délicatesse. Le film débute sur l’image d’un mioche, pris la main dans le sac face à un puzzle cochonou, décapitant sa maman à la hache : la scène d’après, une étudiante dévale une pente en skate et se mange une vitre. Une autre se fait décapiter dans un parc. Faites le lien. Traversé de saillies absurdes (un faux Bruce Lee surgissant au coin d’une ruelle, Linda Day George criant « BÂTARD, BATAAAAAAAAAARD ! »), ce gloubi-boulga sous influence s’autorise des mises à mort hésitant entre l’esthétisation à outrance façon giallo et le gore à l’américaine, allant jusqu’à montrer ce que Tobe Hooper nous cachait désespérément, avec une lame motorisée charcutant les chairs en gros plan. La touche finale : son double twist se concluant sur l’image émouvante d’une paire de bourses arrachées.

Aftermath (Nacho Cerdà, 1994)
Pour se faire remarquer dans le domaine de l’horreur, on n’hésite pas à pousser son spectateur dans l’escalier. Et ça marche, comme dans le cas d’Aftermath : qu’on aime ou déteste le film, on risque de s’en souvenir toute sa vie. Durant près d’une demi-heure, Nacho Cerdà décortique le quotidien d’une morgue dans un silence glacial. Et puis il y a le regard étrange de ce thanato zélé, le genre qui fait baisser les yeux. La suite se passe de commentaire. Surfant sur une légende urbaine tenace du monde mortuaire, Aftermath offre une vision de la nécrophilie opposée à celle du réalisateur allemand Jorg Buttgereit, qui se réclamait salement romantique. Ici, tout renvoie à la barbarie des gestes, à leur trivialité, leur horreur froide, leur immondice. Triste de savoir qu’après son long métrage Abandonnée, la radicalité de Cerdà ne trouva plus de place au cinéma.

Alicia (Jaume Balagueró, 1994)
Avant de devenir le chef de file du second âge d’or du cinéma d’horreur espagnol, Balagueró s’était égaré ailleurs (mais pas trop loin quand même) avec un premier court métrage quasi expérimental, très éloigné du reste de sa filmographie. On sent l’étudiant en ciné encore fraîchement traumatisé par Tetsuo et les photos de Joel-Peter Witkin, avec ce livre d’images à l’imagerie industrielle et SM évoquant, avec un temps d’avance, les clips cracra de NIN. Toujours très fort.

Killer Tongue (Alberto Sciamma, 1996)
Il y a des films qui ont raté leur « culte » alors que tout clignotait : casting zinzin (Melinda Clarke, l’inoubliable zombie du Retour des morts-vivants 3, mais aussi Robert Englund, Jonathan Rhys Meyers, Doug Bradley…) et concept impossible à détester. Après le passage d’une comète, une demoiselle guettant le retour de son mari prisonnier se retrouve avec une langue mutante au fond du gosier (elle a faim… et elle parle !), alors que ses toutous chéris se sont changés en drag-queens. C’est du grand n’importe quoi sexy, sorte de chaînon manquant entre la fantaisie de la Movida et Frank Henenlotter.

Killer Barbys (Jesús Franco, 1996)
Dans la looooooooooooooongue filmographie de ce vieux Jesús, il y avait du choix : force est de constater que ses derniers efforts durant les décennies 1990-2000, très nombreux et très Z, paraissent aujourd’hui bien obscurs, même pour ses plus grands amateurs. On ne pourra pourtant pas l’accuser de ne pas savoir vivre avec son temps : ici, il invite le groupe de rock Killer Barbys à venir s’encanailler dans un manoir où une comtesse vampirique très gourmande attend sagement de reprendre forme au fond de son lit. Une fois sur pied, on la retrouve incarnée sous les traits de l’Italienne Mariangela Giordano, grande habituée du cinéma eurotrash. Dans des décors gothiques du meilleur effet, le réalisateur de Vampyros Lesbos marie les vestiges d’un cinéma d’horreur trashouille, un brin poussiéreux, à l’esprit destroy de l’Espagne nineties, Santiago Segura inclus.

99.9 (Agustí Villaronga, 1997)
Coincé entre Tesis et La Secte sans nom, ce 99.9 (en référence à la station de radio que pilote l’héroïne) n’a jamais eu les honneurs d’une sortie hors de son pays. Après le très énervé et très troublant El Mar, Villaronga vise plus soft avec ce thriller horrifique où une jeune femme cherche à comprendre la disparition d’un ami proche, retrouvé mort près d’une maison abandonnée et vraisemblablement hantée. Une VHS laissée par le défunt laisse entendre qu’il aurait découvert un moyen d’enregistrer des ondes échappant au monde des vivants. Mené par une impeccable María Barranco (vue dans Attache-moi ! et Femmes au bord de la crise de nerfs), le résultat, plutôt isolé dans la filmo de Villaronga, évoque fortement les films-enquêtes cauchemardesques de Pupi Avati et ne laisse jamais son auteur nier ses obsessions : secrets sulfureux, sensualité morbide, homosexualité contrariée… La première scène, où un homme nu poursuivi dans la nuit s’empale sur la grille d’un cimetière, résume pas mal tout ce qui pouvait nous plaire chez ce zinzin des ténèbres. En prime : une Terele Pávez aussi allumée que chez Álex de la Iglesia.

El habitante incierto (Guillem Morales, 2004)
Remarqué à l’époque avec Les Yeux de Julia et œuvrant aujourd’hui dans des thrillers plutôt respectables, Guillem Morales avait pourtant eu par le passé davantage d’affinités avec le cinéma espagnol plus shocking et bizarre des années 1990. En témoigne son court métrage Back Room (non pas celles toutes jaunes, les vraies où ça baise triste), ou encore cet El habitante incierto, où un homme est persuadé qu’un intrus s’est faufilé dans sa demeure. Commence alors une poursuite paranoïaque et une grosse migraine bien polanskienne qui mérite qu’on y jette à nouveau un œil aujourd’hui.


