En 2009, Michael Volpe, alias Clams Casino, prélève dans Just for Now, morceau d’Imogen Heap paru sur Speak for Yourself en 2005, une matière vocale qu’il étire, fragmente et fait flotter au-dessus de percussions assourdies. Il avait découvert Heap sur les conseils d’un ami et s’était mis à fouiller son catalogue avant de trouver ce qui deviendrait I’m God. De cette opération naît un morceau qui ne cherche pas tant à raconter quelque chose qu’à installer un état mental : les voix s’y dédoublent comme des pensées nocturnes, les nappes synthétiques ouvrent des brèches dans le réel et le beat, ralenti jusqu’à l’engourdissement, donne à l’ensemble la pesanteur d’un rêve dont on redoute le réveil.
Dans une interview à Pitchfork, Clams Casino explique que I’m God est le morceau qui, parmi ses premières productions, a suscité la plus forte réaction et l’a poussé à développer cette esthétique brumeuse. Là où le hip-hop traditionnel place volontiers la production au service du MC, Clams compose ici un environnement qui menace à chaque instant de lui voler la vedette : batteries épaisses, mélodie noyée dans la réverbération, voix fantomatique et impression permanente que le morceau est en train de se désagréger. Pitchfork décrivait déjà en 2011 le beat comme le « blueprint » de l’esthétique dite « based », soulignant la puissance particulière de ces productions lorsqu’elles sont débarrassées du rap auquel elles étaient destinées. Il faut aussi rendre à Imogen Heap ce qui lui appartient : cette voix n’est pas un simple matériau exotique récupéré dans les marges de la pop électronique. Just for Now, écrit et produit par Heap pour Speak for Yourself en 2005, possédait déjà cette fragilité chorale, cette manière de faire coexister l’intime et l’artifice numérique. Clams Casino ne crée donc pas l’émotion à partir de rien : il la déplace, l’assombrit, la soumet à une boucle qui la transforme en obsession. Juste que la voix de Heap, si elle perd son contexte originel, gagne une étrangeté nouvelle, tel un message capté depuis une autre dimension. En 2016, Pitchfork pouvait déjà considérer le morceau, sept ans après sa création, non plus comme une curiosité Internet mais comme une véritable matrice de la production rap contemporaine. Son histoire est en effet celle d’Internet transformé en chambre d’écho. D’abord associé à Lil B et à la scène « based », I’m God a circulé pendant des années comme un objet presque fantôme, immédiatement reconnaissable mais difficile à situer dans une discographie officielle. Cette ambiguïté s’est finalement dissipée en 2020, lorsque le morceau a été officiellement rendu disponible en streaming avec Imogen Heap créditée aux côtés de Clams Casino : l’ancien sample non autorisé devenait soudain une collaboration pleinement assumée.


