« Notre Salut » : interview de Swann Arlaud et Emmanuel Marre dans la ChaosTV

En racontant dans Notre salut l’histoire de son arrière-grand-père, fonctionnaire du régime de Vichy, le réalisateur Emmanuel Marre éclaire d’un jour nouveau la collaboration, vue à travers « le parcours de quelqu’un qui est au second plan ». Avec ce film majeur, en salles ce mercredi, il retrace le parcours d’Henri Marre (joué par Swann Arlaud), modeste fonctionnaire en poste au commissariat à la lutte contre le chômage, qui tenta de faire carrière au sein de l’administration vichyste. Pour alimenter son récit, il s’est appuyé sur la correspondance de son aïeul avec sa femme, mêlant intimité et considérations sur sa carrière, mais aussi un ouvrage écrit par Henri Marre, sorte de réflexion sur la conduite des affaires de l’État, et intitulé « Notre salut ». Swann Arlaud, également rencontré à Cannes, nous en parle avec lui dans la ChaosTV.

L’histoire part d’une histoire familiale. Qu’est-ce qui vous a décidé à faire un film autour de cette période, autour de votre grand-père ?
Emmanuel Marre : J’ai trouvé une boîte de lettres, une correspondance de 300 pages entre lui et sa femme, qui couvrait toute la guerre, même plus que la guerre. Il y avait un truc assez fou de vivre une réalité parallèle, qui n’était pas la chronologie des charnières historiques. Et aussi un truc hyper quotidien, où il n’y avait pas de hiérarchie entre des problèmes logistiques de factures et de gaz, ou de petits tracas de la vie et les grandes questions. C’est quand même un couple qui essaye de retrouver l’amour, avec des questions politiques sous-jacentes. Il y avait un entremêlement de choses qui était assez fascinant. Quand lui il parle de son travail, il y a une sorte de modernité vertigineuse, parfois dans le vocabulaire et parfois dans les politiques. C’était intéressant aussi de partir des gens qui étaient convaincus à Vichy. Sans essayer de représenter les mecs qui étaient convaincus. Je me dis qu’il y a des gens qui croyaient dur comme fer au Maréchal. Ce serait peut-être intéressant de regarder ça. Dans les Archives nationales, j’ai retrouvé le personnage du supérieur. Il y a un fonds de ses archives. J’ai retrouvé des petites pochettes avec différents collaborateurs. Il y en avait une sur mon arrière-grand-père. Je crois qu’il y avait douze ou treize documents. La couleur des papiers, ce n’était pas la même chose. Ce qui est marrant, c’est que souvent, l’un des trucs les plus importants était la scène où il va négocier avec les Allemands. C’était un tout petit papier, une note interne écrite au crayon, de quelqu’un à l’intérieur du CLC qui disait à son supérieur : « Attention, Henri déjeune avec les Allemands sans nous prévenir. Il faut juste vraiment qu’ils n’aillent pas plus loin que le deal qu’on a fait. »

Comment avez-vous travaillé votre personnage, Swann ?
Swann Arlaud : Ce qui est toujours intéressant, c’est d’aborder les personnages en creux. Ce qui intéresse beaucoup Emmanuel, ce sont les détails. Il y a un travail qu’Emmanuel fait. Il a des questions auxquelles on a le droit de répondre, des choses vraies ou des choses fausses, mais sur des trucs très quotidiens de la vie. Une fois où tu as eu honte, ou tu as fait un cadeau à quelqu’un, sa réaction t’a blessé. Il y a tout ce matériau-là qui est un matériau de travail pour lui, pour les improvisations, et de travail pour nous aussi. Par exemple, la scène de la robe, quand on l’a tournée, en pleine prise, il m’est remonté une question qu’il m’avait posée, une réponse que j’avais faite. Il m’est remonté un truc personnel, et ça m’a beaucoup troublé, en pleine prise. D’un coup, j’ai été surpris par une émotion. Ce travail-là, ça ne m’est jamais arrivé de ma vie de travailler comme ça. C’est exceptionnel. On y va, on cherche, c’est une petite chose-là. Je ne suis pas du tout en charge de l’histoire, je ne construis pas le personnage (…) La construction du personnage s’est faite petit à petit. Beaucoup de discussions. Il y avait un mystère, une question sans réponse. Pour moi, il est très opaque, ce personnage. On se disait : mais pourquoi ? Jusqu’au bout. Ça ne l’aurait pas rendu plus aimable, mais il aurait pu retourner sa veste. C’est de la ferveur. C’est une espèce de truc de mec buté. C’est de la naïveté. Je ne sais pas si j’ai trouvé la réponse. On avançait avec ces questions sans arrêt, en balançant d’un côté et de l’autre. Attention, il ne faut pas qu’on le sauve trop. Il ne faut pas qu’on le charge non plus. Comme dit Emmanuel, nous, on ne pose pas de jugement. Il n’y a pas de verdict. C’est un dossier d’instruction. On regarde factuellement ce qui s’est passé. Par contre, c’est le spectateur qui, à la suite de ça, peut faire son propre jugement. Il peut voir des ponts avec sa propre histoire, ses ancêtres, le présent, ce qu’on veut. Moi, je crois que j’ai vu le personnage hier (à Cannes, ndlr).
Emmanuel Marre : C’est marrant parce qu’on avait l’impression qu’on l’avait. Après la réunion post-raffle, je me suis dit qu’on avait trouvé le sens du truc. On se disait que ça ne marchait pas tout à fait. Quand on a tourné le moment où il arrive sur une estrade, je me suis dit que c’était le sens du truc. Le mec avait juste envie qu’on le regarde et d’être au centre de la photo… Mais je ne sais pas. C’est une conviction de cinéma. Je trouve toujours dommage cette idée de : « C’est quoi, le personnage ? ». Quand j’ai siégé dans des commissions, on me dit : « Je ne le comprends pas ou que ce personnage-là ne fait pas ça. C’est pas logique. J’ai entendu dire que je n’en connais pas des comme ça. Cette idée de ne pas ouvrir la porte à l’étrangeté, à l’altérité…
Swann Arlaud : Il y a des trucs irrationnels. On n’agit pas de manière linéaire. On agit de manière désordonnée.
Emmanuel Marre : Il y a quelque chose de chaotique dans la vie qu’il faut garder. On ne peut pas s’attaquer à la question des dictatures, des régimes violents, sans regarder en face qu’il y a des gens qui se sentent bien dedans. L’idée de l’anachronisme, c’est de rapprocher le spectateur de l’émotion. Voir des gens qui dansent sur du Trenet, on est loin, alors que sur des musiques sur lesquelles on peut avoir dansé nous, ce n’est pas la même chose. C’est une musique des années 80, elles ont un truc étonnant. Elles sont à la fois très modernes, très reprises et complètement ringardes. Et en fait, c’est assez proche de Vichy. Vichy se pensait vraiment méga moderne. Les visites du maréchal Pétain, et encore on en a enlevé. Tu n’as pas eu la francisque en saucisson. C’est vraiment les archives de l’INA, des visites du maréchal Pétain… Tu as la gerbe à la fin. Il y avait vraiment ce côté très bizarre. C’est vraiment le monteur Nicolas qui a vraiment travaillé sur cette idée de, quand on travaille une émotion, d’avoir toujours un contrepoint directement après.

@chaosreignfrEmmanuel Marre, réalisateur du film « Notre salut », dans la Chaos TV ! Il nous donne sa sélection de films chaos. #EmmanuelMarre #NotreSalut

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