True Grit a beau être présenté comme un remake de 100 dollars pour un shérif (Henry Hattaway, 1969); il est différent de l’original – les frères Coen avouent eux-mêmes ne pas s’en souvenir. A défaut de proposer un décalque plan-par-plan, ils ont préféré opter pour une nouvelle adaptation du roman de Charles Portis en greffant leur sensibilité dans la caractérisation des personnages moins manichéens que familiers, et en agitant un univers clos dans un genre aussi codifié que le western pour donner à réfléchir sur le hasard et la fatalité qui décident du destin. Ce n’est pas un exercice nouveau pour eux : Miller’s Crossing revisitait le film de gangsters et The Barber était un hommage direct aux films noirs classiques. En dépit des apparences, il ne s’agit pas d’un pastiche, et on ne retrouve pas la distance qu’il y avait dans le néo-western deNo Country For Old Men (Coen bros, 2006). L’ambition est plus noble : en fonction du contexte et l’époque qu’ils fréquentent, les frères Coen témoignent des différents états de l’Amérique dont ils redéfinissent la cartographie à travers l’espace et le temps (le Minnesota dans Fargo, le Texas dans Blood Simple, New-York dans Le Grand Saut, Los Angeles dans The Big Lebowski, Barton Fink et Miller’s Crossing, le Delta dans O’brother). Le décor et l’histoire tiennent respectivement du meilleur des westerns réalistes et du suspense propre au film de vengeance. Pour atteindre leur objectif, les frères Coen se sont entourés de leurs complices habituels : Roger Deakins à la photo, Carter Burwell à la musique, Mary Zophres aux costumes. Tous ont manifestement pris du plaisir et donné leur meilleur. Le casting a également des airs de retrouvailles, à commencer par Jeff Bridges, qui retrouve les frères plus de dix ans après The Big Lebowski, en reprenant le rôle de John Wayne avec le même bandeau sur l’œil, ou encore Josh Brolin, encore une fois proie après No Country For Old Men. Mais tout passe par le regard de la jeune Hailee Steinfeld (seulement 14 ans), pleine d’assurance et de détermination. Pour sa première fois chez les frères Coen, Matt Damon n’a peut-être jamais été aussi bon que dans ce rôle de ranger texan. Les quelques touches d’ironie et d’absurde n’entravent jamais la croyance en ce classicisme caractérisée par le plaisir de filmer et de raconter une histoire. Les frères Coen composent une imagerie originale jouant du contraste entre la fragilité des hommes et la sérénité des paysages, entre la candeur de la jeune héroïne qui assume des responsabilités et la tendance régressive des adultes autour d’elle. Le spectacle est trop violent pour une fillette à peine entrée dans l’adolescence, mais le décalage provoqué par cette perspective justifie tout le parcours initiatique plein de surprises, de tensions et de rebondissements. Alors que dans tout bon western, les personnages sont laconiques, celui qu’incarne Jeff Bridges est volontairement dans l’excès, fantasmant sa vie à travers le mythe et insufflant malgré lui un souffle crépusculaire. Il témoigne de la frontalité brute des frères Coen sur leurs personnages auxquels il laisse une chance d’exister (leur part de rêve) tout en délimitant un espace sans concession (le hasard est parfois cruel). Lorsque la chasse à l’homme commence, l’inversion des rôles, l’un de leurs motifs les plus répandus, trouve une vraie résonance. Au moment où surgit la confrontation attendue entre l’héroïne et le criminel (le climax du récit), c’est le vieux Jeff, qui sous son air rustre, va s’occuper d’elle comme un père de substitution. Cette scène est la preuve qu’avec la plus grande simplicité du monde, les frères Coen sont encore capables de purs éclairs de génie.
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