[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « A Time in Eternity » de Mehdi Norowzian, une variation fantastique un peu convenue sur le deuil

Il serait peu dire que le cinéma iranien, quoiqu’assez prisé côté festival, ne nous laisse que trop rarement explorer ses accès les plus fantastiques. Un manque que répare heureusement l’Étrange Festival. Une présentation en première mondiale pour un film qui revient de loin (4 ans de post-production), et raconte la vie de Maryam, dévastée par l’inexplicable disparition de son mari il y a 7 ans. Elle fait alors face à d’étranges apparitions dans son appartement, semblant rappeler les disparus.

Annoncé comme un geste où prime la poésie avant la narration, A Time in Eternity souffre d’abord assez de sa photographie numérique, dont le caractère forcément assez lisse atténue des jeux pourtant malins de tons. Tout est, par exemple, chez Maryam, une déclinaison de bleu plus ou moins grisonnant, donnant malheureusement bien rapidement l’impression de voir une image de magazine, tant tout y est sans aspérité. C’est là le premier signe d’un long-métrage dont la quête du poétique échoue bien souvent du côté du boursouflé, ses coutures techniques (un fond vert moyen) comme artistiques (ces choix de couleurs donc) restant souvent trop apparentes pour que sa poésie n’en semble pas trop littérale et fabriquée. Surnagent parfois quelques belles idées, notamment dans une séquence de lévitation laissant place à une émotion certaine, mais aussi et surtout des élans moins convaincants, particulièrement dans les transitions entre réel et séquences abstraites dans lesquelles la protagoniste récite, dans des décors unis, ses émotions à la façon d’une poésie apprise par cœur. Difficile de passer outre les allures de pub de parfum de ces séquences, à l’image d’une approche générale du poétique bien trop pensée, grossière et détachée de tout réel pour vraiment toucher et ne pas donner l’impression d’une danse contemporaine certes très ample et élégante, mais très mécaniquement chorégraphiée.

La source du souci, pour l’expliciter davantage, semble en fait venir d’un besoin systématique du cinéaste « d’élever » ses séquences au-dessus du réel, avec lequel on perd rapidement prise. La musique, par exemple, toute en très jolis violons et piano, ne peut finalement qu’engourdir l’émotion par sa surprésence, notamment celle portée par sa merveilleuse interprète principale, dont un regard suffit pourtant à raconter beaucoup. Ici, pleurer ne suffit pas, on le fait en disant à haute voix ce que l’on ressent, juste avant d’expliciter à nouveau ses doutes dans des dialogues très littéraux. Qui peut le plus ne peut ici malheureusement pas le moins. C’est dommage, lorsque les trouvailles les plus touchantes et poétiques sont dans le banal, comme dans ces messages vocaux que laisse Maryam à son amant disparu, matérialisation bien sentie d’un deuil infini, ou dans le flottement presque détaché qui habite l’actrice en début de récit, devenue fantôme dans un quotidien qui n’a plus de sens.

Difficile alors de jouer le jeu de la métaphore que cherche à mener Mehdi Norowzian, tant les symboles mis en place paraissent assez rapidement unilatéraux, propices à une unique interprétation que l’on saisit trop aisément pour se laisser aller à la réflexion. À nouveau, c’est bien la distance totale au réel qui engourdit le geste, jusque dans sa mise en scène souvent assez automatique, qui voudrait jouer un Dark Water purement poétique (les métaphores autour de l’eau pour évoquer le deuil), mais joue finalement la tension, comme une peur de trop s’éloigner des modèles déjà existants.

Reste néanmoins une bifurcation narrative assez bienvenue en milieu de récit, extirpant les personnages de leurs appartements factices pour trouver un extérieur certes toujours assez artificiellement découpé, mais ouvrant à un réel nettement plus palpable, rugueux. On ne prend ici pas assez le temps d’errer, activité pourtant cohérente des émotions en jeu, mais l’on contrôle nettement moins l’environnement, qui plus est aride, et donc propice à trouver çà et là quelques images poétiques plus vivaces. Quitte à jouer le fabriqué, A Time in Eternity va jusqu’à élever son ton vers le mythologique, moyen certes maladroit mais intéressant d’accentuer sa métaphore, dans laquelle on se perd un peu, mais qui trouve au moins là un renouvellement.

Qui plus est, il se dessine, sous les apparats pompeux, un regard sur le deuil touchant et pertinent, où il s’agit d’investir l’espace et le temps comme des boucles, des socles propices à revivre le passé et construire sur une mémoire encore vive. Refuser de quitter le deuil tant il est confortable, voilà un propos trop rare qu’incarne joliment le long-métrage, dans un geste enfin plus partageur, qui emmène l’expérience traumatique vers les autres non pas pour la régler et l’enfouir, mais pour composer avec.

Avec : Leila Hatami, Abbas Ghazali, Babak Hamidian, Bita Farahi, Marjan Ettefaghian…
Scénario : Mehdi Norowzian, Seppideh Ghorbani, Ali Asghari
Photographie : Masoud Salami
Montage : Esmaeil Alizadeh
Musique : Arash Gouran
Production : Niki Karimi

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