[SUSPICIOUS RIVER] Lynne Stopkewich, 2000

Adapté du roman (très troublant) de Laura Kasischke, Suspicious River de Lynne Stopkewich se veut d’abord le portrait d’une femme qui s’ennuie. Leila travaille à l’accueil d’un motel perdu dans une petite ville sans horizon. Elle est mariée à un homme convenable, mène une vie sans histoire, semble avoir déjà renoncé à en attendre quelque chose. Alors… elle cherche ailleurs : dans les chambres du motel, auprès des hommes de passage, dans le sexe tarifé, dans l’infidélité, dans le risque… Leila veut reprendre possession de sa vie et choisit, pour y parvenir, tout ce qui semble devoir la détruire. Le roman de Laura Kasischke fournit à Stopkewich une matière particulièrement noire, où le présent de Leila reste contaminé par un passé familial violent. Le film choisit de rendre cette contamination visible. Les flashbacks surgissent dans le récit et la petite fille qui apparaît à plusieurs reprises finit par devenir le double de Leila enfant. Deux temporalités se superposent : la femme qui cherche à fuir et l’enfant qui n’a jamais vraiment quitté les lieux du traumatisme.

En expliquant progressivement Leila par son enfance, Stopkewich prend certes le risque de transformer un mystère en diagnostic. Le traumatisme devient la clé de tout : la prostitution, l’indifférence, l’attirance pour la violence, le rapport au désir. Ce serait de la psychologie à gros traits sans la grâce de Molly Parker qui joue, comme personne, la beauté consumée de l’intérieur. Regard fixe, visage fermé, son personnage de Leila traverse les situations comme si elle était déjà ailleurs. Cette froideur, dérangeante, refuse au spectateur le confort de l’identification. On voudrait savoir ce qu’elle pense, pourquoi elle accepte, pourquoi elle revient. Le film ne donne jamais complètement la réponse tant ce personnage-là nous reste opaque ; elle devient frustrante lorsque cette opacité ressemble simplement à un manque d’écriture. La relation avec Gary concentre toute cette ambiguïté. Il la frappe. Puis, il revient. Il est violent, mais aussi séduisant, presque tendre par moments. Callum Keith Rennie joue cette contradiction sans chercher à rendre son personnage immédiatement lisible. Et Leila, plutôt que de fuir, s’approche. Ce qui devait être une échappée devient alors un piège.

Leila est-elle en train de choisir sa vie ou de répéter celle qu’on lui a imposée ? Stopkewich inscrit cette question dans un décor qui semble lui-même sans issue. Le motel, la petite ville, la pluie, les teintes bleutées, la rivière : tout est froid, humide, fermé. Le paysage ne raconte pas autre chose que Leila. Même la rivière, symbole possible du mouvement et du départ, semble ici couler sans jamais l’emporter. Le film possède ainsi une vraie puissance d’atmosphère. Il installe moins un suspense qu’une sensation d’étouffement. Dès que Gary entre dans la vie de Leila, on comprend que quelque chose va céder. On peut alors reprocher à Suspicious River de ne jamais offrir à son héroïne de véritable sortie. Là où le roman semble laisser toute la complexité du personnage ouverte, le film tend à refermer progressivement les possibilités autour d’une explication. Le livre donne à cette femme un passé. Le film lui donne un écrin. Molly Parker lui donne un visage. Mais aucun des trois ne parvient tout à fait à résoudre son énigme. Bizarre donc et pour nous.

8 août 2001 en salle | 1h 32min | Drame
De Lynne Stopkewich | Par Lynne Stopkewich
Avec Molly Parker, Callum Keith Rennie, Mary Kate Welsh

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