Kanjuro Nomi est un samouraï sans sabre, répudié par tous et errant misérablement sur les routes avec sa fille depuis qu’il a refusé de combattre. Tombé entre les mains d’un seigneur aux désirs excentriques, il est condamné à mort, à moins de relever un ultime défi : faire naître un sourire sur le visage triste du jeune prince. Chaque matin, pendant 30 jours, il met donc en scène un nouveau spectacle.
Célébré au Japon pour ses prestations télévisuelles, comme Takeshi Kitano à ses débuts, Hitoshi Matsumoto semble contrarié par la peur du bide, par la sensation terrible que peut ressentir un comique «flingué» en scène par un public figé dans un silence glacé. A bien regarder, c’est le grand sujet de tous ses films. Dans Dai Nipponjin, son premier long métrage (hélas inédit en France), Matsumoto racontait avec dérision le quotidien d’un super-héros ostracisé par la population japonaise, unique dépositaire d’une faculté héréditaire permettant de se transformer en géant pour protéger Tokyo des agressions de monstres. Il parodiait le concept usé du mockumentary en partant du principe que les gens avaient remplacé les mythes par les jeux vidéo pour s’extraire de la réalité. Cet hommage au kaiju était culturellement marqué, passant par différentes formes d’humour avant une dernière demi-heure aux allures de sentaï sous acide. Dans Symbol, son second (également inédit), Matsumoto se mettait une nouvelle fois en scène dans la peau d’un homme prisonnier d’une immense pièce blanche, sans savoir pourquoi. Il entrainait des actions en appuyant sur des sexes d’anges. Ainsi, des apparitions (un guerrier Massaï) et des objets (de la nourriture, de la sauce soja) bouleversaient le lieu sans explication. Au même moment, par la grâce d’un montage parallèle, on découvrait au Mexique la famille hystérique d’un catcheur masqué, considéré comme un loser, ramenant de manière habile à Dai Nipponjin, dans lequel les super-héros essuyaient le même mépris. Tout cela aurait été anormal s’il n’y avait pas un lien entre ces deux histoires (d’un côté, le fou enfermé dans la pièce et hanté par des hallucinations; de l’autre, le catcheur et sa famille). Au bout d’une heure, un coup de théâtre inattendu propulsait le spectateur dans la quatrième dimension.
Après deux films conceptuels qui tiraient à la ligne jusqu’à l’écœurement, Hitoshi Matsumoto n’opère plus dans le délire expérimental et s’engage dans la comédie funambulesque et accessible à tous. Saya Zamurai paraît plus classique, moins alambiqué, moins difficile d’accès. Et malgré tout le plaisir que l’on pouvait prendre à ses précédentes bizarreries, ce nouvel exercice ressemble moins à un caprice autiste et révèle son auteur comme cinéaste, avec ses qualités (une vraie inventivité à chaque plan) et ses défauts (une opiniâtreté à devenir le nouveau Kitano). Pour la première fois, il ne se met pas en scène et dirige de manière spontanée un autre comique : Takaaki Nomi, autre star nippone inconnue dans l’Hexagone, qui possède la fibre des grands clowns. Jamais à court d’idées, Matsumoto s’attaque à un genre (le film de samouraïs) dont les codes immuables lui apportent une rigueur presque inédite. Ne pas croire pour autant qu’il succombe à l’esprit de sérieux. Il s’agit moins de se faire seppuku comme dans le récent remake de Takashi Miike (Hara-Kiri) que de faire rire les enfants avec des postures bouffonnes et de développer un argument de manière originale (le rire sous la terreur, l’humour comme arme de défense). Loin du pathétique convenu ou de la noirceur caricaturale, Matsumoto révèle un sens de l’équilibre, une perception affûtée de l’effet comique et des ressorts qui le provoquent, comme il laisse une large part à l’émotion propre à l’introspection. S’il revoit ses ambitions à la baisse (toutes proportions gardées), il déploie une énergie et une générosité évoquant le cinéma de Terry Gilliam et dévoile en creux un autoportrait, une mise en abyme de son propre art qui rend incidemment hommage aux surdoués du burlesque, de Keaton à Chaplin. Preuve que son imagination ne fonctionne jamais à vide et qu’il peut faire rire en rappelant à quel point le comique peut être triste.

