Un écrivain sur le déclin arrive dans une petite bourgade des Etats-Unis pour y promouvoir son dernier roman de sorcellerie. Il se fait entraîner par le shérif dans une mystérieuse histoire de meurtre dont la victime est une jeune fille du coin. Le soir même, il rencontre, en rêve, l’énigmatique fantôme d’une adolescente prénommée V. Il soupçonne un rapport entre V et le meurtre commis en ville, mais il décèle également dans cette histoire un passionnant sujet de roman qui s’offre à lui. Pour démêler cette énigme, il va devoir aller fouiller les méandres de son subconscient et découvrir que la clé du mystère est intimement liée à son histoire personnelle.
Supérieur aux précédentes expérimentations de Francis Ford Coppola (L’Homme sans âge en 2007 et Tetro en 2009), Twixt est un film merveilleux qui prend les atours d’un long sketch de La Quatrième Dimension. Cet exercice permet au cinéaste de régler quelques comptes avec Hollywood et, surtout, avec lui-même. Un écrivain endetté (Val Kilmer, pourvu d’une épaisseur humaine adéquate), sorte de sous-Stephen King qui prend la poussière, flanqué d’un Bruce Dern ressemblant comme deux gouttes d’eau à John Carpenter, est menacé par la page blanche. Spécialisé dans les romans de sorcières, l’artiste veut retirer le pieu de son cœur et changer de registre, en dépit des avertissements de son éditeur. Pas la peine de sortir de Saint-Cyr pour comprendre qu’il s’agit ni plus ni moins du double fictionnel de Coppola à qui on va reprocher de changer de registre – même si Twixt n’est pas sans évoquer sa relecture postmoderne, lyrique, baroque et grandguignolesque de Dracula, réalisée vingt ans plus tôt – et de ne pas retrouver la démesure des grandes fresques des années 70 (la trilogie du Parrain, Apocalypse Now). Faut-il rappeler que le cinéma américain a changé, qu’un parangon comme Michael Cimino, naguère auteur de La porte du paradis et de Voyage au bout de l’enfer, ne sait plus mettre en scène et que de rares exceptions comme William Friedkin peuvent encore se permettre de rebondir (voir Bug)? Pour certains, ce seppuku commercial sera un constat d’échec, mais d’autres y verront à juste titre une célébration de l’art comme force transcendante. Le sujet (les affres de la création) paraît poussiéreux, il n’a peut-être jamais été traité avec une telle sincérité.
Dans un monde imaginaire en proie aux ténèbres et paradoxalement moins terrifiant que la réalité, l’écrivain aviné voit les yeux fermés, croise une fillette vampire (Elle Flanning, précédemment dans Somewhere, qui apporte une touche de Sofia) et rencontre Edgar Allan Poe (Ben Chaplin) qui le guide comme une bougie dans les limbes. L’enquête policière devient une enquête intime: celle du personnage principal et celle du cinéaste dont le passé ressurgit (la mort accidentelle de son fils aîné Gio dans les années 80). Les songes dépeints sont ceux de Coppola. C’est exactement le même principe de la fugue hallucinogène que dans Antichrist, de Lars Von Trier qui, lui, était hanté par le fantôme d’Edvard Munch. Pas de renard qui prédit le chaos, mais la même capacité à échapper à la sempiternelle comparaison avec David Lynch dès qu’il s’agit de représenter un univers parallèle monstrueux, la même suspension d’incrédulité, les mêmes perceptions fantasmées et les mêmes fulgurances gothiques, aussi audacieuses que poétiques. Dans un autre espace-temps, les rebelles gueules qui citent Baudelaire et Lautréamont ravivent le souvenir des soirées gothiques aux Dandys nostalgiques. Mais là encore, ce sont les fantômes d’un passé révolu. Pas à pas, Twixt évolue en errance intemporelle, d’avant-hier à hier. C’est un film totalement libre et anarchique qui rayonne d’une double puissance (l’ensorcellement morbide et la rédemption thérapeutique), n’élit aucun territoire (on passe de la comédie à l’horreur pure en un battement de cil) et qui, comme la nature, a horreur du vide. D’où une impression de sur-plein, des tentatives parfois acrobatiques (les surexpositions, les nuits américaines), parfois loupées (les transitions vers la 3D, totalement superfétatoires). D’aucuns ne manqueront pas de moquer cette boulimie et libre à chacun de succomber – ou pas – à cet état de torpeur hallucinée. Pourtant, on préférera louer la délicatesse des effets et des textures, la beauté du dédale méandreux, la soif d’inconnu, la lenteur de la convalescence, la politesse de l’humour, la cruauté des non-dits, l’ésotérisme et les allures de rêve éveillé. Définitivement, les films majeurs sont ceux qui ne font pas l’unanimité.


