Budapest, 1957. Argo, 13 ans (Bojtorján Barabás), vit seul avec sa mère (Andrea Waskovics), modeste employée d’une épicerie. Le binôme s’épaule tant bien que mal, vivant sur le souvenir fantôme d’un père déporté dans les camps de concentration. Une évocation dont on tire tantôt du regret, tantôt de la fierté, le jeune garçon ne l’ayant pas connu. Cette belle histoire se fracturera néanmoins lorsqu’un homme fera irruption dans leur vie, prétendant être son véritable père.
En attendant sa proposition sur le célèbre résistant français (Moulin, 2026), le cinéaste hongrois fait un détour par son propre pays. Un long-métrage qui débarque presque en catimini et que nous accueillons intrigués ; les derniers opus du réalisateur étant signés d’une mise en scène marquante, mais assez vite étroite. Quand débarque Le Fils de Saul, son approche visuelle avait pris tout le monde de court, entièrement axée sur le principe du plan serré, les bordures volontairement floues afin de maintenir une distance face à l’horreur des camps. Même procédé avec Sunset, film fin de siècle à l’ambition folle, narrant depuis les yeux d’une jeune modiste la fin de l’empire austro-hongrois… mais tombant hélas à côté, le dispositif finissant par s’essouffler à la longue. Quant à ce qu’il adviendrait de la suite, la situation se trouvait mi-figue, mi-raisin. Concernant Orphelin, le constat est finalement le même. Précisons néanmoins que le réalisateur s’est réinventé, car si l’on retrouve en substance certains aspects formels et narratifs d’alors, ces derniers ont été tamisés. Un peu trop ?
Comme c’est le cas dans la filmographie de Nemes, le film va dépeindre, à partir d’un personnage, une réflexion plus large sur sa société et son temps. Le terme « orphelin » désignant ici la soudaine perte d’identité, notamment après qu’un étranger remette en cause tout l’historique familial (un twist inspiré des origines mêmes du réalisateur). Une situation certes insolite, mais typique des générations d’après-guerre, et notamment des enfants juifs rescapés dont la Shoah a raflé ou brouillé les filiations. Au-delà, le film nous livre également un bilan sur la situation humiliante du pays, l’histoire se situant un an après l’écrasement du soulèvement populaire hongrois contre le régime répressif soviétique. Le climat dépeint, nous le comprenons vite, est au mieux suspendu ; au pire, ambigu. Les mensonges, la répression et la délation régnant à tout coin de rue. Un double regard donc, intrinsèquement lié, et dont le réalisateur, dès la première séquence, illustrera le jeu de miroir. Le film s’ouvrant en 1949 avec le point de vue du jeune héros, encore tout petit, environné d’obscurité puisqu’alors caché dans un rocher, et percevant le monde extérieur sous la forme d’une entaille diurne. Lorsqu’il sera envoyé à l’orphelinat quelque temps après, et qu’il s’interrogera sur son père, l’enfant braquera son regard (et la caméra avec) sur la brisure d’une vitre donnant cette fois sur les ténèbres.
D’une façon plus générale, on saluera la direction artistique soignée, et tout particulièrement la photographie de Mátyás Erdély, qui travaille les tons jaunes comme rarement, les images oscillant entre la tonalité mordorée du jour et la pénombre crépusculaire des ruelles sous le feu des lampadaires. Une ambiance qui se renforcera, figurant une atmosphère presque fantastique à mesure que les séquences s’enchaînent, les plans larges se hachurant en lignes directrices, et l’errance du garçon se poursuit, nous immergeant au sein d’un dédale entre ombres et lumières, labyrinthe urbain. Il fallait bien ce choix coloré pour raconter le malaise, d’autant plus prégnant à mesure que cet homme inattendu (joué par l’acteur français Grégory Gadebois) et banal, loin du fantasme héroïque ou sacrificiel, imposera sa place et réclamera son dû (sera abordé, non sans crispation, l’opportunisme de certains sauveurs lors de la Seconde Guerre mondiale), précipitant le défaitisme de la mère et la colère du préadolescent.
Mais une étincelle manque. Lors de sa réception au festival de Venise, beaucoup ont reproché la redite du style cher au cinéaste. Pourtant ici, il ne s’agit pas tant d’un problème de forme que de fond. Car si l’histoire a du potentiel et sait progressivement l’exploiter, les enjeux stagnent. Une fois ce triangle relationnel instable posé, en effet, le film va s’engluer dans cette situation (s’y complaire ?), et n’en décollera plus. Certes, quelques séquences fortes sont à noter, entre crise de colère et assassinat arbitraire, mais il y en a trop peu, et elles seront tardives. Comme en témoigne cette dernière séquence marquée par une grande roue, symbolisant les cycles sociétaux et personnels, au terme de laquelle une ultime confrontation aura lieu. Aussi intense soit-elle, celle-ci ne débouchera sur rien. Ou plutôt sur un statu quo, racontant bien la concession propre à la situation du garçon, comme celle du pays… mais qui, au regard du reste du film et d’un point de vue strictement dramaturgique, ne peut que décevoir.
11 mars 2026 en salle | 2h 13min | DrameDe László Nemes | Par László Nemes, Clara Royer Avec Bojtorján Barabas, Andrea Waskovics, Grégory Gadebois Titre original Árva |
11 mars 2026 en salle | 2h 13min | Drame


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