Le cinéma d’Adilkhan Yerzhanov est sans doute de ceux qu’on aborde avec le plus d’intranquillité. Versatile dans les genres autant qu’il est radical dans son approche de chacun d’eux, le prolifique cinéaste kazakh a pourtant su largement conquérir la 33ᵉ édition du Festival de Gérardmer, qui l’a auréolé des prix du jury et de la critique. Une incursion dans l’horreur au sein d’une école militaire, sous le regard d’un jeune garçon harcelé, qui va rapidement déchaîner, sur ses camarades comme sur nos yeux, une étrangeté des plus violentes.
Piège à taille humaine, Cadet commence par désarmer. Du brouillard permanent de sa photographie grisonnante au constant bruit blanc qui enveloppe chaque séquence, on ne peut que rester dans le doute, désarçonné par ces premiers pas en terrain inconnu. Sciemment ou non, Yerzhanov saisit qu’il n’y a rien de plus terrifiant que l’imperfection, l’imprévisible, et le met en pratique dans un objet organiquement angoissant tant il est palpable. Le long-métrage délaisse intelligemment le formalisme d’une certaine horreur contemporaine, réinvestissant ses motifs avec vie. De ses cadres toujours déséquilibrés, propices à de grandes zones de flou, et donc d’angoisse, à la lenteur de son montage, incisif à chaque rupture, le film enserre progressivement, sans qu’on puisse vraiment s’en apercevoir. Chaque petit grain de l’image, aléatoire et incarné, paraît alors pénétrer chacun de nos pores.
Son horreur s’en retrouve nécessairement à géométrie variable : tantôt grossière lorsqu’il s’agit d’introduire des chuchotements fantomatiques envahissants, tantôt très fine dans l’oppression lancinante de sa structure. Là réside la qualité rare dont bénéficie Cadet : l’imprévisibilité. En piochant dans toutes les époques, genres filmiques et régimes de peur, Yerzhanov incarne cinématographiquement la paranoïa qu’il narre.
C’est dans son rythme bégayant que le long-métrage touche au plus juste. De ses longueurs et fragilités narratives à ses fins de séquences plus qu’abruptes, parfois incomplètes, le film tord ses motifs et personnages plutôt simples en les plongeant dans un chaos cruel, voire cru. Dans l’impossibilité de pleinement le saisir, il en vient à s’abandonner à la pure sensation. Il se joue là quelque chose d’aussi rare que réjouissant : la possibilité d’assister, comme trop rarement dans le cinéma d’horreur, à un geste véritablement surprenant, neuf.
Dans son âpreté, Cadet se fait une oasis, celle d’une zone d’inconfort après laquelle court tout cinéphile en quête de peur. Le long-métrage n’oublie pour autant jamais de se faire le miroir de nos angoisses contemporaines bien réelles. Outre les fantômes et autres phénomènes paranormaux, c’est bien la violence de groupuscules militaires insensés qui tétanise. La malédiction prend un sens politique profondément angoissant dans la logique de ces mouvements qui ne savent même pas nommer leur ennemi autrement que sous le terme d’« étranger », répétant mécaniquement des idées du passé. Les plus vulnérables s’en retrouvent possédés : une jeunesse incontrôlée et lentement endoctrinée, autant que des parents rendus impuissants. Jusqu’aux dernières notes d’une tristesse et d’une brutalité sans fond, l’entêtante mélodie de Cadet écrase et ne laisse rien sur son passage.
2h 07min | Epouvante-horreurDe Adilkhan Yerzhanov | Par Adilkhan Yerzhanov Avec Sharip Serik, Alekseĭ Shemes, Anna Starchenko Titre original Kadet |
2h 07min | Epouvante-horreur


