Il y a des films qu’on s’approprie, d’autres qu’on subit, et quelques rares élus qui vous traversent comme une fièvre. Marketa Lazarová appartient à cette dernière catégorie : un parpaing de Moyen Âge jeté à la figure du spectateur moderne, sans notice, sans poignée, sans la moindre intention de plaire. František Vláčil ne raconte pas une histoire, il exhume un monde. Il gratte la terre, déterre les os, et nous oblige à regarder ce qu’il reste quand on enlève le vernis de la civilisation.
Dès les premières images, le film impose son tempo : rugueux et hostile. Le noir et blanc n’a rien de décoratif, il est minéral, presque sale, comme si la pellicule avait été frottée avec une boule de neige, de sang et de suie. Ici, pas de Moyen Âge de musée ni de fresque enluminée : on patauge dans la boue, on y grelotte. Vláčil filme la foi comme une maladie, la violence comme une routine et la survie comme unique morale. C’est beau, oui, d’une beauté qui coupe, qui n’offre aucun refuge.
Le récit, volontairement éclaté, avance par secousses, ellipses et visions. Un clan de brutes mené par Kozlík, patriarche bestial à la barbe prophétique, saccage, viole, pille au nom d’un ordre aussi arbitraire que celui de la météo. L’enlèvement de Marketa, violée puis aimée (ou l’inverse, ou ni l’un ni l’autre ?) n’est jamais traité comme un arc dramatique classique, mais comme un fait brut, presque administratif. Ici, la psychologie est un luxe moderne. Les personnages ne s’expliquent pas : ils existent, ils agissent et disparaissent parfois dans la neige sans laisser de trace.
C’est précisément là que la dualité du film s’affiche. Vláčil refuse toute catharsis confortable, toute lecture morale évidente. Le spectateur est abandonné en rase campagne, contraint d’accepter que la barbarie soit un état naturel et que la poésie naisse du pire. La caméra de Bedřich Batka, d’une précision quasi mystique, capte des éclats de grâce inattendus : un visage figé par le froid, un cheval perdu dans le brouillard, une croix dressée contre le ciel. Des images qui semblent surgir d’un rêve collectif, archaïque, comme si le cinéma lui-même se souvenait de quelque chose de très ancien.
Au centre de ce chaos gravite Marketa donc, silhouette fragile mais indestructible, présence fantomatique. Magda Vášáryová n’a pas besoin de longs discours : son regard suffit. Elle est moins un personnage qu’une idée, une survivance, peut-être même un reproche silencieux adressé à tous ces hommes réduits à l’état de bêtes. Quand le film s’achève, ce n’est pas la violence qui triomphe, mais une forme de dignité muette, arrachée de force à un monde qui n’en voulait pas.
Reste une question, amère et tenace : Marketa Lazarová est-il un chef-d’œuvre habité ou un monument d’orgueil formel ? Vláčil semble parfois tellement amoureux de sa propre virtuosité qu’il en oublie de tendre la main au spectateur. L’émotion se fait distante, enfouie sous les couches d’Histoire et de mise en scène. Mais, il serait mesquin de ma part de lui reprocher ce qu’il revendique pleinement : une expérience, pas un récit, un poème taillé à la hache, pas une ballade aimable.
Film exigeant, rétif, parfois épuisant, Marketa Lazarová n’est pas là pour être aimé. Il est là pour être affronté. Dans un paysage cinématographique de plus en plus lisse, ce rappel brutal que le cinéma peut encore mordre, salir et hanter longtemps après a quelque chose de profondément et douloureusement précieux. Disponible sur la plateforme Outbuster, qui fait un travail exceptionnel de programmation, avec quatre autres films du réalisateur.
2h 45min | Drame, Historique, RomanceDe Frantisek Vlacil | Par Frantisek Pavlícek, Frantisek Vlacil Avec Josef Kemr, Magda Vásáryová, Nada Hejna |
2h 45min | Drame, Historique, Romance


