«Ils dépassèrent la ligne des cinquante mètres, puis des quarante, et entrèrent dans la surface de réparation. La bande blanche qu’Oncle Tucker avait vue sur le manteau de Lux provenait de la ligne de but sur laquelle elle s’était allongée. Tout au long de l’acte, des phares passèrent sur le terrain, balayant l’obscurité au-dessus de leurs têtes, éclairant les poteaux.»
Jeffrey Eugenides, Virgin Suicides
Dans Brick (Rian Johnson, 2005), une fête ultra privée à l’usage des figures populaires du lycée accueille une étrange performance: Brad Bramish (Brian White), quaterback de l’équipe de foot, apparaît vêtu en empereur romain et se livre à la réinterprétation lyrique d’une supplique envers son coach. Derrière le passage d’un monde à l’autre, généralement très dissociés (le sport et le théâtre), Johnson glisse d’un régime de représentation à un autre (le stade est la scène favorite des lycées) tout en grimant ces athlètes en souverains modernes. Le stade de football est le cœur du lycée, tandis que les couloirs ne sont que des veines distribuant des organes de moindre importance. Il est aussi ce lieu paradoxal sur lequel s’ébattent des individus populaires mais dont l’individualité est neutralisée par l’uniforme qu’ils portent et qui les cache.
Pourtant, débarrassés des produits gonflés à bloc par le sport et l’orgueil, vidés de ces corps patiemment moulés par l’institution, de ses pom pom girls et autres pantins fétiches de leur civilisation, les stades dans les films changent de visage la nuit ou au petit matin. Avant que la lumière revienne, et avec elle ses motifs représentatifs usuels. Calmes, sombres, à l’abri des regards et en même temps au centre symbolique de tout, les stades sont le dernier bastion des fins de nuit. Comme les zombies de George Romero rejoignent les magasins par réflexe pavlovien, les adolescents américains rejoignent immanquablement leur stade, souvent lorsqu’ils sont plus à l’aise en dehors que sous les projecteurs. Ils peuvent ainsi faire de ces lieux ancrés dans des décennies de règles et de discipline un espace d’errance, de fête ou de sexe. Un petit théâtre libéré des contraintes aliénantes du monde, même si l’on y voit souvent des réminiscences. Un jeune nerd s’échappe d’une fête, et se rend en voiture à un stade qui n’est plus que ruines du match joué dans la journée, jonchées de fanions morts et de tristes déchets (Can’t Hardly Wait de Harry Helfont et Deborah Kaplan, 1998). Tristes aussi sont les visites nocturnes du stade dans Fast Times at Ridgemont High (Amy Heckerling, 1982) où s’ébattent mécaniquement des adolescents qui s’y réunissent et s’y séparent sans magie. Dans Scream (Wes Craven, 1996), on y retrouve pendus des cadavres. Centre de toutes les attentions le jour (même lorsque, à l’instar des jeunes freaks de la série Freaks & Geeks (Paul Feig, 1999-2000), on préfère s’y cacher sous les tribunes), on cherche à s’y faire oublier la nuit.
Alors que celle-ci s’épuise et que les fûts de bière ne sont plus que de lointaines oasis asséchées, la bande de Dazed & Confused (Richard Linklater, 1993) trouve refuge en des terres familières, puisqu’on y a planté la pelouse du stade de football. Pink (Jason London) est quaterback de l’équipe du lycée. Sous les yeux brumeux et le large sourire des derniers survivants de la soirée, son pote et coéquipier joue le rôle du coach en lui gueulant dessus, tandis que Pink s’exécute et reproduit avec une docilité hystérisée les ordres qu’on lui donne. Puis ils se lancent tous deux dans une sorte de transe criarde, miettes abstraites d’une virilité institutionnalisée. Wooderson (Matthew McConaughey), qui a quitté le lycée il y a des années mais a fait le choix de ne jamais vieillir, se mêle à la partie et mime les mouvements d’un match imaginaire, comme un David Hemmings ivre rejouant la fin de Blow Up. Au final tout le monde se roule en boule sur la stade, sportif ou non, et c’est la seule chose qu’on puisse y faire. La chorégraphie diurne n’a plus aucun sens, on la laisse dans l’autre monde, celui qui peuple les rêves déviants des adultes. Nocturne, le stade devient une page vierge sur laquelle on peut tout réécrire. Et l’écriture se doit d’être automatique. L’îlot de liberté offert par le viol de cet espace ordinairement dédié au contrôle sombre lorsque la police débarque. Et avant qu’on ne voie le moindre homme en uniforme, c’est un faisceau lumineux qui constitue la menace. En somme, un spot éclairant de manière impudique un lieu qui n’a d’intérêt que lorsque ses lumières sont éteintes.
The Lost (Chris Sivertson, 2006) : Jennifer (Shay Astar) et Tim (Alex Frost) squattent un terrain de base-ball, ensemble mais terriblement isolés. Tandis qu’elle s’accroche éperdument au grillage et à une bouteille de bière, elle lâche du leste sur ses espoirs perdus. Lui est placé sur sa base, dernier joueur d’un match terminé il y a longtemps, et dont il n’a probablement même pas fait partie. Il lance une balle, à destination des fantômes, qui retombe mollement et n’appelle aucun événement. Pour ce que ça change, il finira par mimer le geste du lancer avec un caillou. Il n’adviendra rien de plus, mais rien de moins non plus. Ils attendent Ray. Et font des projets, comme ils lancent des balles dans le vide. En sachant pertinemment qu’ils n’auront aucune emprise sur la soirée, que Ray décidera seul de ce que les trois amis feront. Ray, le névropathe mégalo autour duquel le monde tourne, et qui ne va pas tarder à zigouiller tout ce qui semble humain mais ne l’est pourtant pas assez pour l’aimer. A son goût. Jennifer aime Ray, Tim aussi dans une certaine mesure, mais ça n’a aucune importance. Ces deux-là n’existent que pour le faire valoir. Leur existence est assujettie à la sienne, ils feignent d’avoir un rôle alors qu’ils n’en ont aucun. Ce sont eux, les fantômes du stade de base-ball, rejouant des gestes en pure décharge énergétique. Pour en finir.
La tristesse de Virgin Suicides (Sofia Coppola, 1999) tient moins au suicide de ses protagonistes – trop prémédité et sec pour émouvoir seul – qu’à la ténuité vaporeuse des événements qui précèdent leur acte. Étrangement anti-dramatique, construit autour d’images à la fois aliénantes et fragiles, le film de Coppola touche par sa capacité à créer du fugace, de l’émerveillement glacé par la distance et la prescience de sa propre fin. Lux (Kirsten Dunst), l’une des quatre sœurs brimées par des parents stricts et puritains, découche pour la première (et dernière) fois de son existence pour passer la nuit avec Trip (Josh Hartnett), la star du lycée. C’est sa première nuit avec un garçon, elle sort du bal de promo dont elle vient d’être sacrée reine, et les festivités s’achèvent au beau milieu d’un stade de foot dont les projecteurs balayent doucement la pelouse et ses deux stars d’un instant. De cet absolu adolescent, le film ne fera qu’effleurer la magie. Le couple s’embrasse, le diadème de la belle Lux est échoué dans l’herbe, et un cut pudique nous sort du stade. Cet instant ne déroge pas à l’esthétique globale du film, faite de rapprochements et de prises de distance permanents avec les choses, que l’on appréhende toujours dans leur fragilité et dans leur achèvement irrémédiable. Impossible de goûter pleinement à la grâce de l’instant, il faut se rappeler qu’il ne durera pas. Pire, qu’il marquera la fin définitive de la liberté des quatre sœurs, qui se retrouveront immédiatement séquestrées par leurs parents pour cet écart.
Lorsqu’elle se réveille, Lux est seule sur le stade et le soleil jette sur le monde une lumière qui semble moins aurore que crépuscule. La jeune fille se lève, constate sa perte et s’attarde un instant. Sa vie est terminée, ou c’est tout comme. Elle reste figée comme l’image qu’elle aura implantée dans l’esprit de Trip. Plus tard, nous aurons droit au contrechamp en assistant au souvenir de Trip. On le verra se réveiller à côté de Lux, pour partir sans raison apparente. Il part simplement parce que l’instant est passé. Et parce que, le film nous le répète assez, la réalité n’est jamais aussi belle que le fantasme. Et il nous laisse avec sa vision de Lux allongée dans l’herbe orangée par le jour naissant. Image commune au souvenir de Lux et à celui de Trip. Une image déjà vue qui renaît ici, pour offrir à la fois sa permanence et sa perte. Une image qu’on ressasse, et qu’on ressassera toujours.
Dans The Faculty (Robert Rodriguez, 1998), Casey Connor (Elijah Wood) s’isole sur les gradins du stade de son lycée lorsque la population usuelle du lieu l’a déserté. Lui ne cherche aucune gloire, ni même son simulacre. Même lorsque personne n’est là pour le surprendre, il choisit les gradins plutôt que la pelouse. La place discrète du spectateur.
Au beau milieu d’un film qui questionne les archétypes et fustige le genre de société qui les crée, Casey est l’homme à abattre, le gringalet victime des brutes épaisses qui peuplent son lycée, celui qui n’a pas les armes pour combattre et ne peut que se cacher. Lorsqu’il se planque dans les gradins, il choisit le seul lieu vide d’élève. Et quand il descend pour enfin fouler la pelouse du pied, un choc se produit et la fiction semble se déchirer à la rencontre impossible de ces deux entités : la sainte pelouse des winners touchée par le pied du loser. De cette rencontre naît instantanément le parasite que va ramasser Casey, son avatar alien (chaque personnage principal du film est d’ailleurs assimilé, à un moment où un autre du film, à un extraterrestre) échoué là pour boire l’eau du stade.
Ce n’est pas un hasard si Kevin Williamson et Robert Rodriguez ont choisi ce stade de football, humide et vivant, comme matrice d’une menace assoiffée. Ce lieu est l’épicentre de l’oppression, la terre mère des problèmes de Casey. Le coach sportif est d’ailleurs le premier prof contaminé, et l’ennemi le plus présent du film. Le dernier acte ne cherchera pas son accomplissement, comme c’est souvent le cas, sous le diadème d’un bal de promo, mais bien dans un match décisif pour l’équipe du lycée. C’est ici que l’invasion a commencé, et c’est ici qu’elle devra s’étendre, puisque les joueurs parasités profiteront de ce match pour contaminer l’équipe adverse. La grande messe sportive, terrible en soi pour Casey (il considère qu’il est idiot de courir lorsqu’on n’est pas poursuivi), va devenir un cauchemar absolu lorsqu’une horde de joueurs massifs et casqués le poursuivront en courant, brutes anonymes qui veulent sa peau, comme toujours.
Sous une pluie battante, les joueurs extraterrestres, correctement rangés derrière leur coach au visage ouvert dont s’extraient des tentacules, lèvent la tête et se laissent inonder avec délice. La raison pour laquelle ils se trouvent sur un stade en pleine nuit n’a en fait rien à voir avec le sport. Il s’agit de s’abreuver de la ressource dominante, constituante principale à la fois de la Terre et des humains qui la peuplent. Le stade devient réservoir géant permettant la gestation et l’expansion du mal.
Partie de cache-cache nocturne sur le stade de base-ball du bahut pour Dark (James Duval) et ses potes, juste avant de rejoindre la fête tant convoitée de Jujyfruit. Bienvenue dans Nowhere(Gregg Araki, 1997), teen movie bariolé qui a la particularité (parmi d’autres !) de ne jamais représenter le lycée, univers inconnu pour des adolescents qui vivent uniquement dans son contrechamp, ou du moins sa périphérie. Pas d’établissement scolaire, l’important se joue ailleurs, mais tout de même visite nocturne sur un stade, pour une enfantine partie de cache-cache. Dark compte, mais reste bloqué sur le superstitieux nombre 13. Il est trop défoncé pour aller plus loin. Lorsqu’il cherche ses amis, il est surtout en quête de Montgomery (Nathan Bexton), qu’il convoite depuis qu’il l’a vu en rêve. Manque de chance, un extraterrestre viendra l’exterminer dans les vestiaires, laissant Dark chercher pour l’éternité une personne qui a disparu. Le cache-cache n’est plus un jeu, c’est simplement ce qui est en train d’arriver. Et à la légèreté enfantine de l’acte se substitue la grotesque gravité du monde. Dont la fin prochaine ne fait aucun doute.
Mais revenons à Brick, par où nous avons commencé. Brendan (Joseph Gordon-Levitt) enquête sur la disparition de son ex petite amie Emily, qu’il a retrouvée morte, les cheveux baignant dans les eaux du canal qui s’infiltre sous un pont obscur. Ce canal remonte jusqu’au stade, que l’on suppose irrigué par ses eaux. Ce terrain est aux antipodes du stade que l’on trouve habituellement dans les films de lycée. Personne ne semble jamais l’occuper, sa pelouse a été remplacée depuis longtemps par de mauvaises herbes noyées sous des étendues boueuses. Autour de lui, passent sans cesse des flux de voitures sur ses réseaux autoroutiers. Car le stade de Brick est l’épicentre d’un réseau, un lieu de passage (Brendan le traverse régulièrement pour se rendre ici ou là) et le berceau d’un flux. Son eau s’écoule jusqu’à l’endroit des morts, et les révélations se font sur ses terres. Matrice des rebondissements du film, c’est aussi le lieu liquide et marécageux, maternel, où l’on recueille tout ce qui concerne la grossesse surprise d’Emily, et ce qui concerne l’identité du père. C’est l’endroit qui vide les doutes, assèche les derniers mystères.
Le film s’achève à cet endroit, au moment où s’en joue l’enjeu crucial : Brendan s’enlisera-t-il éternellement dans les sables mouvants de son amour perdu, ou parviendra-t-il à en faire le deuil et à le remplacer par Laura (Nora Zehetner), femme fatale de substitution dont les motivations sont troubles depuis le début ? Le stade devient ainsi cet endroit hors de tout, mais reliant deux possibilités : rejoindre le canal qui conduit au pont et à la sortie du monde, ou gagner le courant opposé pour y renaître. Les mystères sont alors éclaircis, et leur noirceur semble marquer un avenir funeste pour Brendan. Or Laura lui chuchotera quelque chose à l’oreille, des mots que nous n’entendrons pas. Il semblerait que la naissance d’un nouveau mystère puisse constituer un salut pour lui.
JULIEN ORESTE

