« Tardes de Soledad » d’Albert Serra vu par le réalisateur Lucien Burckel de Tell : « un geste purement cinématographique aussi beau et seul que le personnage filmé »

Quand un jeune cinéaste parle du travail d’un autre cinéaste. Lucien Burckel de Tell, réalisateur du fascinant et dérangeant Lukas M (à voir sur Univers Ciné) revient sur le fascinant et dérangeant Tardes de Soledad d’Albert Serra, en salles le 26 mars.

« Un taureau dans la nuit, noir et bleu, d’un calme inquiétant, fait quelques pas pour revenir à son point de départ. Cet instant dure quelques minutes à peine, une éternité pour ceux qui devaient se trouver devant, en l’occurrence les opérateurs de caméras, cachés dans des bottes de foin pour pouvoir filmer ces toros bravos dans leur état naturel. Des témoins cinématographiques se substituant pleinement au torero dans un face-à-face silencieux et sans public, sinon celui des salles de cinéma. Cette séquence taurine nocturne n’est pas sans rappeler l’un des bons films (car il y en a peu) qui embrasse le monde de la tauromachie, une fiction pourtant à l’exact opposé de la proposition d’Albert Serra : Arènes Sanglantes (1941) de Rouben Mamoulian.

Ce mélodrame quelque peu oublié, mais magnifiquement kitsch, avait de nombreuses qualités, dont celle de nous offrir des images inattendues comme celle d’un aspirant torero haut comme trois pommes pénétrant dans un élevage pour toréer un jeune veau dans la nuit. Les bons films taurins sont peu nombreux, car une fiction ayant pour objet la corrida ne peut se tourner vers la solution d’un dresseur comme le font d’autres films ayant affaire à des animaux sauvages ou domestiques. Avec un taureau bravo, la problématique est autre : celui-ci ne se dompte pas, si ce n’est justement par le combat si codifié des arènes menant à la mort. Si certains cinéastes ont eu l’imprudence de ne pas considérer cette donnée de base (des spectateurs auront peut-être eu le malheur d’assister au très pénible Manolete de Menno Meyjes en 2008), d’autres s’y sont collés et se sont rendus à l’évidence que le taureau était peu fictionnalisable car imprévisible par nature. Cela a donné lieu à des films hybrides, entre fiction et documentaire, comme le très intéressant Moment de vérité de Francesco Rosi qui reprenait le scénario classique de l’ascension sociale fulgurante d’un jeune paysan par la tauromachie, en utilisant les codes du néoréalisme italien. Mais, défaut révélateur dans ce film, Rosi fit l’erreur de mélanger les prises de vues de différents combats, comme s’il s’agissait là d’une matière homogène qui ne varierait que très peu.

Albert Serra, cinéaste de films de fictions, connu pour sa radicalité formelle, s’est intéressé à nouveau à la corrida depuis quelques années et a décidé de faire un film documentaire, genre qu’il n’avait jusque-là jamais pratiqué, en faisant le portrait d’Andrés Roca Rey, un torero péruvien devenu la plus grande figure du milieu depuis José Tomas. N’attendez-pas de la part de Serra une narration pédagogique ou un positionnement idéologique. Pour ou contre, « ce n’est pas son problème », même si le film a réussi la prouesse de convaincre à la fois pros et antis lors de sa présentation au festival de San Sebastian où il a d’ailleurs reçu la Concha de Oro. Le cinéaste catalan a fait des choix radicalement simples : à savoir filmer quatre faenas (courses de taureaux) différentes, chacune nous donnant à voir quelque chose de nouveau, car Serra l’aura compris, chaque confrontation est unique, chaque charge est un risque, une lutte avec sa dose d’imprévisibilité mortelle. Et c’est ce que nous montre le cinéaste dans une proximité inédite permise par des téléobjectifs et des micro-cravates posés au matador et toute sa cuadrilla. Car si les aficionados assis sur leurs gradins ont, par essence, une vue d’ensemble qui efface les éclaboussures et permet d’apprécier l’affrontement comme on regarde un ballet, Tardes de Soledad nous montre cette animalité perpétuelle entre les deux êtres, une lutte faite de mouvements qui animalisent l’homme et humanisent le taureau, mais aussi de dialogues, parfois d’insultes qui surgissent dans l’ivresse du combat, des « hijos de puta » dénués de haine qui jaillissent après une passe dangereuse, car chaque après-midi se joue ce moment de vérité : la vie de cet homme face à celle d’un animal impitoyable. Une corrida toute crue qui n’occulte rien, ni la souffrance du taureau, ni la sincérité de l’homme qui l’affronte. La proximité induite par ces optiques et ces prises de son est telle qu’elle en devient suffocante : on en vient à lever les yeux désespérément vers le haut de l’écran, à la recherche d’un ciel, ou bien ne serait-ce que de quelques visages de spectateurs totalement absents du cadre, mais présents par la bande-sonore. À plusieurs reprises, Roca Rey se fait attraper par les cornes du taureau, dont une fois contre la barrière de la piste, la plus dangereuse des cornadas. À ce moment précis, la prise de vue en téléobjectif placé parfaitement dans l’axe du torero, rend compte de toute la violence du moment : un écrasement total, de la perspective et de l’homme, le plus grand du mundillo, se débattant, impuissant, entre les cornes de la bête, comme un insecte pris dans une toile d’araignée.

Entre chaque faena, nous sortons de l’arène pour revenir à un autre lieu clos. D’abord la chambre d’hôtel pour le rituel de l’habillement, un poncif utilisé jusque dans des clips de Madonna des années 1990, qui prend ici un sens nouveau. Car ce n’est pas le scintillement des dorures et l’image pittoresque de la vierge qui motivent ces séquences, mais bien l’engagement sincère, la gravité du moment de vérité auquel se prépare le matador dans une solennité partagée par son valet qui l’habille, une solennité savamment compensée par des moments tantôt amusants (le torero est parfois comme saucissonné dans ses habits), tantôt érotiques (cette image que beaucoup retiendront de Roca Rey de dos, en collants semi-transparents). Puis ce silence est brisé par sa cuadrilla, les cinq hommes qui assistent le matador dans l’arène et l’accompagnent dans sa navette, autre espace confiné dans lequel Serra plante sa caméra face à Roca, souvent gêné par la lumière qui l’éclaire (celle des caméras ou de la voiture ?) couvert d’un flot d’éloges presque soûlant auquel l’homme répond à peine, non pas par mépris, mais par sérieux. Car son engagement le poursuit où qu’il soit et une seule question continue de l’obséder après chaque affrontement : pourquoi le taureau ne l’a-t-il pas tué cette fois-ci ?

Avec Tardes de Soledad, Albert Serra réussit là où la plupart avaient échoué. Il réalise un film sans idées préconçues, sans idéologie, un film qui trahit nécessairement son héros (ce dernier espérait probablement un documentaire à sa gloire) mais qui ne satisfera certainement pas totalement ses détracteurs. Un geste purement cinématographique, aussi beau, aussi sincère et aussi seul que le personnage qu’il filme. »

26 mars 2025 en salle | 2h 05min | Documentaire
De Albert Serra | Par Albert Serra

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