Le Chaos rencontre celle et ceux qui feront le cinéma de demain. Découvrez Paul Rigoux.
Après un premier coup d’essai en 2021, au sortir du confinement, avec Ainsi commença le déclin d’Antoine, Paul Rigoux a connu une drôle d’année 2023 dans le sillage de la sortie de son deuxième court-métrage RAPIDE. Des prix en pagaille au Festival Premiers Plans, à Côté Court et au FIFIB. Cerise sur le gâteau, et pas des moindres: une nomination au César du meilleur court-métrage de fiction. Et pourtant, en deux films le jeune cinéaste a démontré un talent précieux pour la mise en scène et l’écriture des dialogues, en filmant de beaux personnages de losers dépressifs et attachants, représentatifs d’une Gen Z larguée dans un monde ultra hostile. Abandonnant le vernis Nouvelle Vague de son premier film, Paul Rigoux a déjà trouvé sa voie avec RAPIDE, quelque part entre Guillaume Brac, Ryusuke Hamaguchi, et surtout Hong Sangsoo, qui aurait troqué le soju et la folk par des shots et de l’hyperpop. On a pu rencontrer Paul Rigoux au moment où sa vie s’apprête à changer.

D’OU VENEZ-VOUS, PAUL?
« Je suis né et j’ai grandi à Bordeaux, pas tout à fait dans le centre-ville mais plutôt dans une commune limitrophe. Mes parents ne sont pas du tout intéressés par le cinéma, ça fait que j’ai grandi sans vraiment m’intéresser au cinéma. J’ai peu de souvenirs de cinéma entre mes 0 et mes 18 ans à part les Star Wars, Avatar et les Harry Potter. J’étais plutôt bon élève mais assez peu intéressé par autre chose que le foot. Je passais mes week-ends à jouer au foot et mes soirées à jouer aux jeux-vidéo, souvent assez seul ou avec mon meilleur ami. J’ai assez vite arrêté le foot parce que je ne me sentais pas à l’aise dans un collectif, ce malaise dans le collectif m’a marqué à vie et – je crois – marque aussi mes films. Comment s’insérer dans une société, un groupe alors que l’on croit que le groupe ne veut pas de nous?
J’ai grandi dans un milieu bourgeois bordelais auquel ma famille n’appartenait pas vraiment, des familles qui avaient des vignobles, qui faisaient des « rallyes », je me suis un peu construit avec mes meilleurs amis contre tout ça. Je ne dis pas que j’étais un punk, loin de là, mais j’ai su assez vite que ce ne serait jamais mon milieu et ça m’a ouvert à autre chose, je voulais être différent des gens qui me rejetaient plus ou moins (en fait, ils ne me rejetaient pas mais ils s’en foutaient de moi parce que je ne les intéressais pas mais ils ne m’intéressaient pas non plus). C’est un ami parmi cette bande d’amis très proches (toujours aujourd’hui) qui, vers 17 ans, est venu chez moi et a absolument tenu à me montrer un film. Je n’y connaissais rien mais j’étais curieux. C’était Seul contre tous de Gaspar Noé. Ça a été un choc, on a regardé le film deux fois d’affilée. J’ai halluciné. Le cinéma, ça permettait ça aussi? On pouvait filmer des personnages perdus, misanthropes mais ça pouvait rester touchant? Le cinéma, ça pouvait provoquer de telles émotions? Comme la littérature? J’ai compris que c’était un Art et j’ai commencé à regarder plus de films, tout en restant en surface des choses, sans jamais trop creuser la théorie et sans jamais me dire que je pouvais un jour faire des films moi aussi. Les artistes, pour moi, ça n’existait pas, c’était Paris, c’était un entre-soi inaccessible… Je ne me posais même pas la question d’en devenir un. Ma famille est assez classique, j’ai fait une semaine d’études de maths parce que j’ai fait une terminale scientifique et j’ai arrêté au bout d’une semaine, c’était atroce, je pleurais presque le matin avant d’y aller alors je me suis inscrit à la seule fac encore ouverte: la fac de droit. J’ai passé mes années sans trop travailler, sans trop de difficultés, je voyais surtout mes amis et je me suis mis à beaucoup beaucoup lire parce que mes études de droit ne me fascinaient pas et que j’avais beaucoup de temps libre. C’est très bête à dire mais la lecture, c’était l’évasion. J’ai commencé à écrire pour moi, c’était cathartique. Je sentais que ce qui était à peu près plaisant dans le droit, c’était la rédaction, j’aimais écrire. En L3, je suis parti en Erasmus en Angleterre où c’était carrément la catastrophe socialement. Je n’avais pas d’amis. Je sortais à peine de chez moi, je lisais et je regardais des films. Je sentais que j’allais galérer avec une vie classique de juriste mais j’étais encore jeune et je me posais très peu de questions sur mon futur plus lointain que le lendemain.
En rentrant de mon année Erasmus, je faisais beaucoup de crises d’angoisse, je n’arrivais plus à aller en amphi ou à sortir de chez moi et puis j’ai rencontré ma copine (qui l’est toujours aujourd’hui), elle m’a changé et m’a sauvé la vie. Elle m’a redonné confiance en moi et elle m’a fait réellement découvrir le cinéma. Je ne savais pas ce que c’était que la Nouvelle Vague quand je l’ai rencontrée. Elle m’a montré La Maman et la putain. Deuxième choc, encore plus grand, qui a cette fois vraiment ouvert les vannes de la passion du cinéma. Je me suis mis à lire les Cahiers, à lire des livres sur le cinéma et à devenir boulimique de films. J’ai fini mes études de droit en M2 de Droit du cinéma pour me rapprocher un peu du domaine artistique. Je pensais toujours que c’était un milieu complètement sclérosé et inaccessible mais le droit m’a permis de faire un stage au Pacte, où j’ai rencontré des gens formidables. Ça m’a décomplexé, j’avais le droit de faire un peu partie du cinéma. Pendant mon M2, je me suis pris de passion pour la distribution, je trouvais ça hyper beau de se poser la question: comment on fait pour que les spectateurs aillent voir les films que l’on aime, que l’on a envie de défendre? J’avais entendu parler de la Fémis comme L’ECOLE de cinéma et j’ai tenté le concours en distribution, je l’ai eu. Je suis arrivé à l’école, émerveillé mais c’est une expérience sociale assez violente, les gens se jaugent beaucoup parce qu’en fait on a tous peur de l’autre, on a tous peur de se faire écraser et on a tous un gros souci de légitimité (je crois). En plus, je venais juste d’arriver à Paris et je ne m’attendais pas à ce que je me sente autant « provincial ». Finalement, j’ai rencontré des gens incroyables et c’est la première fois que je me suis dit que, moi aussi, peut-être, j’avais le droit de faire des films. »

POURQUOI FILMEZ-VOUS?
« Les premiers mois du cursus à la Fémis, tous les élèves sont mélangés, peu importe leur spécialisation. En côtoyant les monteurs, les réalisateurs, les scénaristes, j’ai très vite ressenti une grande frustration de ne pas pouvoir faire des films moi-même. Ils allaient faire des films pendant quatre ans et moi je devais les quitter pour étudier la distribution (qui me passionnait de moins en moins). Covid. Confinement. Je me lance, j’écris un premier scénario: Ainsi commença le déclin d’Antoine. Deux amis en production m’aident à faire le film, je mets mes économies dedans, 3000 euros. Je mets tout ce que j’ai pu dire là-haut dans le personnage d’Antoine : un misanthrope qui galère avec les filles et qui croit que le monde est contre lui alors que c’est lui, qui est contre lui. Expérience de dingue. J’adore l’écrire, j’utilise énormément la littérature pour l’écrire, c’est un terrain incroyable de mots et d’idées. J’adore le tournage. J’avais peur parce que je suis timide et les gens étaient là gratuitement pour filmer mon idée, c’est terrorisant mais galvanisant, ça m’a fait beaucoup grandir, j’ai appris à me faire confiance et à faire confiance aux autres. Le film a fait des festivals, je me suis dit que j’avais le droit d’en faire un deuxième, j’ai écrit RAPIDE en sortant de la Fémis et en sortant de mon stage de fin d’études chez SBS Productions. Pareil, énorme kiff d’écriture, ultra référencé en littérature mais cette fois j’avais déjà fait un film et je voulais m’éloigner du film germanopratin pseudo nouvelle vague. Je voulais filmer un truc qui me faisait kiffer. C’était tout le délire autour de la vitesse, de l’eurodance, des vêtements techniques. Et j’ai combiné ça avec mon obsession pour les angoisses, mon rapport au temps, etc. J’ai beaucoup travaillé la théorie de la vitesse: en quoi le monde s’est accéléré avec Internet, les réseaux sociaux, etc. Je me demandais vraiment pourquoi tout le monde se plaint en permanence de ne jamais avoir le temps.
Avant de filmer, je crois que j’aime raconter des personnages, j’aime leur rapport au monde, souvent leur rejet du monde, j’aime qu’ils se confrontent (chez moi, ça passe par le dialogue), qu’ils s’écoutent, qu’ils se fassent rire, qu’ils s’aiment (ça passe toujours par l’amour). Une fois que c’est écrit, il faut se poser la question de comment le filmer. Là, forcément, les références et les films qui m’ont marqué entrent en compte. Autour de mon premier film j’étais obsédé par Hong Sangsoo alors il devait y avoir un plan-séquence dans un café avec un zoom. C’était incroyable à tourner parce que les dialogues doivent être écrits à la virgule près, ça a demandé énormément de répétitions avant le tournage avec les comédiens pour que j’affine le texte. J’adore ce moment des répétitions où tout ce que j’ai écrit seul prend vie par des gens qui savent jouer les mots. Le texte change beaucoup à ce moment parce que les comédiens savent le faire. Je les écoute beaucoup, je les enregistre, je ne change jamais le fond de la pensée d’un dialogue mais la forme, beaucoup plus. Le pré-tournage, c’est énormément de stress parce que je suis quelqu’un de très stressé, mais quand je dis action le premier jour, la première fois, tout s’en va parce qu’il faut être hyper concentré, c’est le film qui se joue. J’aime tellement cinéma que j’ai peur de rater, de lui faire honte alors je me mets dans une bulle et je travaille beaucoup. Je n’ai jamais autant travaillé que pour mes films (heureusement).
Après la post-production, c’est un plaisir immense parce que ça s’est bien passé à chaque fois avec mes monteurs. On a trouvé les films très vite (le plan-séquence aide) et y’a pas eu de moment où je me suis demandé «où est le film? est-ce qu’on le massacre?». C’est très léger parce que le stress et la tension du tournage sont passés. Pareil pour le montage son, le mixage et l’étalonnage, le film s’améliore de jour en jour.
Je crois que j’ai envie de filmer ce que je vis au quotidien et ce que les jeunes de ma génération vivent. Pourquoi est-on tous si anxieux? Pourquoi a-t-on tous peur de demain? Mais la vie en elle-même est suffisamment dure et effrayante pour que les films (les miens en tout cas) le soient aussi, c’est pour ça que je me tourne plus vers de la «comédie philosophique» (on m’a dit ça un jour en Q&A, j’ai bien aimé le compliment). Avec la vie de RAPIDE, j’ai eu la chance immense d’être contacté par des sociétés de production pour écrire mon premier long-métrage, donc finalement, ma passion c’est devenu mon «métier» et c’est assez fou. C’était impensable à 18 ans. »

VOS FILMS CULTE?
« C’est vraiment très con à dire mais le spectre est évidemment super large. La Maman et la putain, donc, film phare avec les Antoine Doinel, avec les Rohmer, avec les Rozier. Toute la Nouvelle Vague (je suis un peu moins godardien, désolé Chaos…), c’est le début de ma cinéphilie. Je crois que Paterson de Jarmusch a été un gros déclic aussi. Une de mes premières claques en salle (2016… j’avais 22 ans… très âgé !). Je peux mettre aussi aisément Annie Hall et Before Sunrise. Globalement, ce sont des cinéastes du dialogue, de la gaie mélancolie de la vie, de l’anxiété. Je me souviens parfaitement aussi de l’hallucination devant la précision de Comment je me suis disputé… (ma vie sexuelle). Ensuite j’ai un peu plus creusé, j’ai été hypnotisé par Bergman (Fanny et Alexandre si je dois en garder un seul), Béla Tarr (Les Harmonies Werckmeister), Lars Von Trier (Dancer in the Dark), Nuri Bilge Ceylan et on va dire que le dernier mouvement de mes découvertes ça a été Hamaguchi (je citerais Contes du hasard et autres fantaisies qui était notre film référence avec Quentin Lacombe, le chef opérateur de RAPIDE), Hong Sangsoo (impossible d’en citer qu’un, désolé), Weerasethakul (ma plus belle séance cannoise, Memoria). Mes deux derniers monstrueux souvenirs en salles sont Annette et La Zone d’Intérêt. J’ai commencé à regarder des films vraiment tard donc je découvre encore des trucs de fou (j’ai vu tout Shyamalan en un mois il y a quelques années, j’étais halluciné d’être passé à côté, c’est ça de découvrir tout très tard, je peux citer The Village, que j’ai revu il y a peu qui est un film parfait). Et après je peux donner des films qui m’ont marqué ad vitam aeternam: Twin Peaks saison 3, La nuit nous appartient, Jeanne Dielman, La Notte, The Shop Around the Corner, tout Wiseman, L’amour à la mer, Rester Vertical, Old Joy, Matrix, P’tit Quinquin, L’enfance nue, Mauvais Sang et tous les films de ces cinéastes… Et je peux en citer d’autres mais c’est indigeste, j’aime bien m’arrêter là. Et surtout, la liste ne cesse de s’agrandir, c’est ça qui est beau? »


