Lánthimos, Fillières, Brisavoine, Pirotte, Moullet : enfin des nouvelles de Belfort !

Avec un retard coupable, quelques enseignements tirés de la dernière édition du festival de Belfort, où le Chaos (en parka étanche) est toujours bien reçu.

Pauvres créatures – Yórgos Lánthimos

En salles ce mercredi, le dernier Lion d’Or divise déjà votre aimable rédaction: il y a ceux qui adorent (Thibault) et ceux qui y flairent une douce odeur d’esbrouffe (Gautier) que le temps long ne devrait pas dissiper. Attendez-vous donc à vous écharper dessus, et à briser d’ancestrales amitiés au passage.

Un étrange voyage – Alain Cavalier (1981)

Attention, film d’une splendeur absolue, qu’on est bien content d’avoir enfin découvert en salle (dans le cadre de la Transversale de cette 38e édition, consacrée à la disparition, un joli thème de cinéma s’il en est!) Quinqua tranquille, Pierre (Jean Rochefort) voit sa vie bouleversée le jour où il constate que sa mère, partie de la gare de Troyes, n’est jamais arrivée à destination. De plus en plus inquiet, il décide de partir avec sa fille Claire (jouée par la fille du cinéaste, la adjanesque Camille de Casabianca) à pied, le long des voies à la recherche de la disparue, s’inscrivant dans une sorte de déclinaison gériatrique de La Prisonnière du désert ! Ce road-movie sans bagnole est évidemment un prétexte à des retrouvailles entre un dilettante et bouleversant Rochefort (on est loin de ses fatigantes années Bolosse des belles lettres) et sa fille qu’il connaît mal, dans un pays odeur de cendres qui rappelle Loulou, Violette et François, La dérobade, et toute une constellation de films qui rendent fière la France. Long-métrage qui luit d’une gracieuse mélancolie, semblant enterrer pour de bon l’effervescent espoir des années 70: on sait qu’on vous ressort souvent ce petit refrain aussi facile qu’accomodant, mais il se pourrait bien qu’on trouve dans cet Étrange voyage notre futur film de chevet.

Madame Hofmann – Sébastien Lifshitz

« Bienvenue dans ma vie » : cette phrase, Sylvie Hofmann la répète à longueur de journée ou presque. L’héroïne de ce documentaire, houpette à la Tintin sur la tête, est cadre infirmière depuis 40 ans à l’hôpital nord de Marseille. Sa vie, c’est courir. Entre les patients, entre sa mère (malade), son mari (mal portant) et sa fille, elle consacre ses journées aux autres depuis toujours. Mais un jour, notre Sylvie va bien devoir prendre sa retraite, et laisser le paquebot naviguer sans elle: en est-elle seulement capable ?

Tout fonctionne ou presque dans ce portrait à 1 000 à l’heure conçu par un maître forgeron du documentaire : capter l’urgence et l’incandescence dans un lieu qui refoule la fin de vie (le concept même d’hôpital public n’est-il pas en soi une idée en fin de vie?), évoquer savamment cet infernal trio contemporain que constitue le surmenage/covid/dégradation-des-conditions-de-travail qui déborde de loin le cadre hospitalier, dessiner en creux une histoire ambiguë des corps déterminés (la mère de Sylvie lui a non seulement transmis sa passion du care mais également une maladie génétique). En résulte un très beau tableau de femme portant le monde sur ses épaules, convoquant le souvenir du joli cinéma social des années 70 qu’on aime, Norma Rae de Martin Ritt en tête (1979). Vous nous en direz des nouvelles.

La bête – Bertrand Bonello

Nouvelle variante de la nouvelle d’Henry James après celle proposée plus tôt dans l’année par Patric Chiha : critique (un tantinet spoliatrice) ici.

Maman déchire – Émilie Brisavoine

Et paf ! Non contente de glaner le prix du public, notre chère Émilie Brisavoine s’est également offert la Mention spéciale long-métrage d’un jury notamment composé de Jean-Christophe Folly et Guslagie Malanda. La critique est à lire ici et la cinéaste est à retrouver demain dans le ciné-club chaos.

Gentille – Sophie Fillières (2005)

Mais comment donc cette merveille peut-elle avoir seulement 1,7/5 de moyenne spectateurs sur Allociné ? Projetée en clôture du festival, devant une partie du clan Bonitzer ému aux larmes, voilà la grande comédie douce-amère des années 2000, avec les vieux logos d’Arte et France Cul en ouverture (hum, la saveur toujours particulière des derniers films projetés en péloche qui n’ont – c’est logique – pas encore eu droit à leur restauration sur un froid et métallique DCP..) Une jeune femme médecin officiant en clinique privée est partagée entre la demande en mariage de son compagnon (Bruno Todeschini) et son attirance pour un bellâtre patient ténébreux typique de cette France qui pouvait s’allumer trois clopes à la suite (Lambert Wilson). Elle est jouée par une démentielle Emmanuelle Devos, tout en naturel et en glamour (rien d’antinomique ici), qui creuse alors une sorte de sillon pré-Laure Calamy qu’on qualifiera ainsi : la jeune femme lunaire au bord de la crise de nerfs qui voit sa maladresse séduire le chaos ambiant. C’est peu dire que c’est un rôle à sa mesure et que l’esprit de Gentille est proche de celui des premiers films de Bruno Podalydès et de Solveig Anspach, ce qui devrait suffire à vous propulser dès à présent sur Zone Téléchargement (ou OK.ru).

Hardcore – Paul Schrader (La transversale : disparition)

On avait le souvenir d’un film un peu austère, cousin blafard du cafardeux Obsession de Brian de Palma (scénarisé par qui? par l’ami Schrader voyons!). On a cette fois revu la chose avec une autre paire de lunettes et là, miracle ! On a soudain réalisé qu’il s’agissait en fait d’une extraordinaire comédie noire, dont le sommet serait peut-être George C. Scott contraint de délaisser son tweed à bande verticale pour arborer barbe et chemise hawaïenne (ce fervent calviniste étant prêt à toutes les incongruités pour traquer sa fille disparue quelque part dans la porn valley californienne de l’époque). On s’est nous aussi mis à délirer: et si le film anticipait les grands Brisseau des années 80, avec un Bruno Cremer bigot lui aussi en voyage dans des underworld cracra où se côtoient onirisme, violence sociale, coît féminin, mysticisme et discrètes percées humoristiques germant sur un tableau pourtant bien sombre? Précisons aussi que le film est un modèle d’écriture pour tout aspirant scénariste cherchant à faire vivre ses personnages secondaires, que ce soit l’inspecteur crapuleux campé par Peter Boyle ou la porn star complice qui aidera notre anti-héros dans sa quête, jouée par la merveilleuse Season Hubley. De quoi rendre bien pâle le chiantissime American Gigolo – bourré à la testo eighties de Richard Gere – qui suivra juste après (1980).

La vie selon Ann / The Feeling That the Time for Doing Something Has Passed – Joanna Arnow

Sexe toujours, avec ce film projeté à la Quinzaine des cinéastes au pitch pour le moins rudimentaire : Ann, tren­te­naire célibataire new-yor­kaise, circule entre un emploi salarié absolument atone et des expériences sexuelles tournoyant autour du BDSM. Le film est un étrange mélange entre Daria – géniale série animée MTV posant les bases d’un TRISTE MONDE TRAGIQUE et dérivée de la non moins géniale Beavis et Butt-Head – le cinéma mumblecore planquant sa caméra DV quelque part sur l’évier, et Todd Solondz. Le tout est à la fois très personnel et pourtant dilué dans une sauce indépendante qui rend tous les films US d’appartements un peu trop ressemblants… Le film n’est-il pas produit par Sean Baker? On déconseille en tout cas la chose à nos lecteurs les plus déprimés.

Qui se souvient de Laurie Zimmer? – Charlotte Szlovak (2002)

Et qui se souvient de ce docu? Prometteuse actrice, Laurie Zimmer a mystérieusement disparu en 1977, à la fin du tournage du film D’un jour à l’autre de Charlotte Szlovak, après une carrière pour le moins étrange (on la voit dans Une salle histoire d’Eustache et surtout dans la peau de Leigh, la secrétaire du commissariat de police dans Assaut de John Carpenter). 25 ans après, la réalisatrice française part à sa recherche à Los Angeles, traquant un fantôme dans une Cité des Anges qui n’a plus rien à voir avec les seventies : ce portrait d’une femme qui s’y cherche et qui s’y trouve fut en son temps diffusé dans la vénérable Lucarne d’Arte, avant d’à son tour sombrer dans l’oubli. Tous les éléments étaient réunis pour que le chaos y adhère, mais le film, souvent délicat, cherche un peu trop démonstrativement le halo du mystère pour qu’on soit pleinement gagaaaas.

NB : Toujours pas remis de la tronche du site de John Carpenter au début des années 2000…

Monde est un trou pour moi – Antoine Pirotte (court-métrage)

Par manque de temps, mais surtout parce que le texte de notre Jérémie a de la tronche, prenons exceptionnellement la liberté de citer ce texte, issu du portrait de l’acteur/réal aperçu plus tôt dans l’année dans Un Prince en guise de substitut à notre critique  :

Mais Antoine Pirotte ne s’est pas contenté d’être le botaniste coquinou écoutant les chœurs d’églises à la dérobée: il appose sa patte à la photo, faisant flotter une atmosphère d’avant l’orage, et cède la place au réalisateur même, dans un raccord poétique qui a bien évidemment fait dégringoler de plaisir tous ceux qui l’ont vu. Plutôt qu’à se réduire à une simple silhouette, il a fini par embrasser pleinement l’univers du long métrage de Pierre Creton jusqu’à se fondre avec. Ce que confirme son court de fin d’études tourné pour la Fémis, le beau Monde est un trou pour moi: une rêverie ASMR qui pourrait, au fond, être le songe du personnage d’Un Prince. Vents et marées, jour et nuit, chat et chien, entre ville et campagne: tout s’harmonise sans fureur dans un court expérimental aux allures de view-master abîmé, de kaléidoscope d’air, de terre et d’eau. Un doux égarement qui rappelle ce que l’on voit défiler les yeux fermés, quand les formes et les images d’ailleurs jouent au flipper sous les paupières. Ce faune de Pirotte est décidément d’ailleurs.

La terre de la folie – Moullet

“Je ne suis pas quelqu’un de très normal. Je vis toujours un peu à côté de la réalité” nous pose d’emblée l’alpiniste de l’absurde en guise d’ouverture, pour ce qui reste à ce jour l’un de ses plus gros succès en salle (16 000 entrées, soit un ébouriffant jackpot à l’échelle du Moullet-verse). Retournant dans sa famille originaire des Alpes du Sud, l’homme aux shorts les plus rutilants du cinéma mondial mène l’enquête. Muni d’un élastique et d’un esprit hautement pataphysique, il tente d’expliquer la quarantaine de crimes irrationnels très précisément concentrés dans la région de ses aïeux. “L’arrière-petit-neveu du bisaïeul de ma trisaïeule avait tué un jour à coups de pioche le maire du village, sa femme et le garde-champêtre, coupable d’avoir déplacé sa chèvre de dix mètres. Ça me fournissait un bon point de départ… Il y a eu d’autres manifestations du même ordre dans la famille” : comment expliquer les moults suicides, féminicides, infanticides et autres phénomènes inexpliqués d’un voisinage où il est fréquent de retrouver le câble de frein de sa voiture sectionné sans trop savoir pourquoi? C’est la tarabiscotante question qui vous attend dans la rétrospective la plus attendue de l’année (21 films du cinéaste débouleront sur vos écrans le 31 janvier grâce au travail de La Traverse). On vous renvoie à notre bilan du FEMA de La Rochelle où nous avions déjà commencé à disséquer l’œuvre du grand zigoto du cinéma français…

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