Parfois, il arrive qu’une petite plaisanterie, un défi à la con, une phrase lancée en l’air provoque quelque chose de plus grand et de presque incontrôlable. C’est une possible définition du chaos que nous propose Bertrand Mandico avec sa Conann (faites gaffe à bien placer les n!). Ce qui était tout d’abord une cour de récré sanglante conçue pour le Théâtre des Amandiers s’est progressivement transformé en micro-mondes avec, au total, trois courts et un long-métrage! Rien que ça! Si Mandico souhaite là fermer un cycle, comme il nous explique longuement dans un entretien-fleuve), il le fait dans un fracas délicieux.
Oubliez les chevauchées du film culte de John Milius, ce péplum new age et wagnerien qui avait traumatisé toute une génération. De la même façon que After Blue transfigurait le western et Les garçons sauvages baissait le pantalon des juleverneries, Conann abandonne très tôt son cahier des charges de la fine lame épique. Car, de la tradition Howardienne, et de ses ersatz, on ne garde que les premiers instants: fille de guérisseuse, Conann voit son village piétiné par des barbares – des femmes, of course, nous sommes chez Mandichaos. Un gang de tétons crochus dirigé par la terrible Sanja qui s’empresse d’éliminer la génitrice et d’enfermer l’orpheline. Entre alors dans la danse Rainer (formidable Elina Löwensohn en jumeau furry de Fassbinder), le chien millénaire (car c’est bien connu: l’amour est un chien de l’enfer), le diablotin velu s’improvisant grain de sable dans la machine. Au nom de la vengeance et de l’amour, Conann choisit la voie de la damnation pour mieux traverser l’espace et le temps, plus folle, plus fiévreuse et plus cruelle à chaque époque. Pas vraiment barbante la Conann…
La grande force de cette aventure faustienne, c’est de métamorphoser sans cesse la figure de la guerrière et du monde qui l’entoure avec une nouvelle figure écrasant sans cesse la précédente dans une étreinte mortelle: Claire Duburcq, l’innocente corrompue dans la boue; Christa Theret, brisant enfin son image de jeune fille sage en Conann butch scintillant; Sandra Parfait, cascadeuse rageuse et amoureuse quelque part entre le Mordred d’Excalibur et la Grace Jones de Conan le destructeur; Agata Buzek, sadique aux longs couteaux qui ferait passer Ilsa pour une enfant de chœur; Natalie Richard, langoureuse, comme surgie d’un Sunset Boulevard grand-guignolesque, et enfin une inattendue Françoise Brion, vieille âme sur son trône de mort. Entre quatre murs, Mandico trouve le temps de filmer des tanières fumantes, des au-delà humides, des bunkers labyrinthiques et même le Bronx des années 90, recréé comme si rien n’était, façon Ferrara de bric et de broc.
Le noir et blanc, somptueux, crasseux, se retrouve zébré d’éclairs sanguinolents, quant à eux bel et bien rouges, pour mieux éclabousser l’audience. Mais autour de l’exercice de style embrassant tous les cinémas, et d’une déclaration passionnelle et permanente à ses comédiennes, le réalisateur des Garçons Sauvages y livre aussi son œuvre la plus noire et la plus amère, avec une virulence politique qu’on lui connaissait un peu moins: les deux derniers tiers, trash et incisifs, avec l’assassinat (littérale) de l’Europe alors que banquiers et politiques nagent dans leur orgie, jusqu’au dernier acte Greenawayesque, où la corruption des artistes passe par l’assiette, crachent un vrai dégoût du monde dans une alliance croquante de trivialité camp et de tragédie désenchantée. B.M.
29 novembre 2023 en salle / 1h 45min / Fantastique, Drame, ActionDe Bertrand Mandico Par Bertrand Mandico Avec Elina Löwensohn, Christa Théret, Julia Riedler |

29 novembre 2023 en salle / 1h 45min / Fantastique, Drame, Action