Un fourmillement d’histoires en une. C’est l’histoire d’Angela (Ilinca Manolache, qui mériterait la Palme de l’actrice la plus chaos de 2023!), une assistante de production, qui se réveille très tôt le matin sans savoir à quoi rime sa vie. Elle parcourt la ville de Bucarest au volant de sa voiture, au son des flash-info anxiogènes et des chansons débiles où l’on propose, entre autres, de faire la «danse du robot». Elle bosse pour une multinationale qui réalise des films sur la prévention des accidents du travail et dont la pawtronwe est une simili-Geny G (l’actrice allemande Nina Hoss). Mais il faudrait parler de son double digital, sorte de diable intérieur, qui, grâce à un filtre Insta, dégueule des phrases à gerber. D’une autre Angela exhumée d’un vieux film oublié de tous. D’un Uwe Boll en plein tournage de sa dernière connerie filmée…
Un film marrant-comme-c’est triste qui ressemble à un immense et incontrôlable réseau d’images qui déborde, qui nous noie, qui nous… x🔥o🔥x🔪o🦄 Au départ, on voit trouble. On est troublé par ce véritable labyrinthe d’interrogations qui devient un labyrinthe d’images. Puis, on voit double et on est doublé par cette machine imposante de 2h43 (sous vos applaudissements!) qui a toujours une longueur d’avance sur nous. Pour nous mener où? Au pays de nulle part, entre réalité et virtuel, fiction et documentaire, Instagram et misère de nous, cinéma d’auteur et série Z. À Bucarest, de façon plus prosaïque, une ville qui rend fou à s’en dédoubler. Dans l’(im)parfaite continuité des provocations et des collages de son Bad Luck Banging or Loony Porn, Radu Jude continue de jouer les trouble-fêtes. Le titre de son dernier (très et trop) long métrage, emprunté à un aphorisme du poète polonais Stanislas Jerzy Lec, sonne comme un avertissement ironique au spectateur venu expurger son désarroi: le «n’attendez pas trop de l’apocalypse», c’est «n’attendez pas trop du cinéma pour vous rassurer». Inutile de chercher du réconfort dans cette peinture des ravages de l’économie capitaliste qui contient plusieurs films en un seul – dont un, communiste – et même, pour être plus exact encore, plusieurs réseaux d’images qui s’alimentent, se court-circuitent avec des genres qui se rentrent, eux aussi, dedans.
À quoi ressemble la fin du monde? Au paradis, car l’enfer est ici, sous nos yeux. Cette partouze XXL de la laideur contemporaine qui serait déprimante façon Seidl en Roumanie si Radu Jude n’accompagnait pas son geste de pensée d’un mouvement d’humour, tel un caricaturiste très énervé, citation de Charlie Hebdo à la clé. Du réjouissant mauvais goût qui explose, détonne dans le cinéma d’auteur roumain qu’on imagine à tort calibré pour plaire à l’intelligentsia dans les festivals. Pas du tout! Faire du cinéma pour Radu Jude, c’est tirer au bazooka sur l’époque pour que nos ennemis (la «bêtise qui pense», la «monstruosité qui se répand sans vergogne») ne triomphent pas et faire en sorte que nous ne soyons pas anesthésiés par iceux, qu’on soit secoué, qu’on soit perdu. Et qu’on nous hurle dessus pour nous réveiller de cette léthargie silencieuse, dont nous sommes devenus avec le temps et l’usure les affreux complices. Plus que du cinéma punk – auquel cas il serait conscient de sa punkitude -, c’est du cinéma d’électrochocs qui veut envoyer un courant électrique dans le cerveau. Il importe de se réveiller face au double d’Angela qui, grâce à un filtre Insta, devient brusquement un monstrueux incel. Un avatar du diable qui revient de façon récurrente face caméra au cours du film et nous agresse telle une story indésirable qui reviendrait sans cesse presque malgré nous, en dépit de nos signalements. Elle vocifère des horreurs inacceptables que le flux d’images bassinantes cherche à rendre anodines. Grimée en mec, elle s’autorise un déferlement de misogynie qui ne poserait donc aucun problème aux réseaux sociaux, qui les laisseraient couler, qui les laisseraient se répandre. Mais que le film, lui, parvient à faire endurer comme un supplice.
C’est difficile à contenir pour nos lâches algorithmes, mais c’est difficile à entendre (les propos sont d’une verdeur ahurissante) pour nous autres spectateurs, plongés dans une salle de cinéma, et c’est difficile à regarder aussi tant le filtre sur ce visage donne lieu à quelque chose de réellement monstrueux. C’est au minimum une invitation à questionner toutes les images qu’on reçoit et au maximum à fermer pour de bon le robinet qui les engendre. C’est l’un des miracles de ce film: nous tenir à distance de la connerie envahissante. Et c’est merveilleux de gratter à ce point, avec une intelligence rageuse et rieuse. Comme lors de cette séquence d’anthologie où Angela tombe sur Uwe Boll, réalisateur de séries Z inénarrables, en plein tournage. Interrogé, ce dernier revient sur cette anecdote (véridique, comme vous pouvez le voir en cliquant ici) où il a affronté des critiques de cinéma sur un ring de boxe. «Ils ont vu que deux films alors que j’en ai réalisé 30», dit-il, encore amer, au détour d’une séquence-sketch dont on ne sait s’il s’agit d’un film dans le film, d’une story dans la story, si Uwe Boll est conscient, si l’actrice Ilinca Manolache fait un happening, si Radu Jude le piège… De la mise en abyme vertigineuse, se produit le jaillissement d’un truc fou, inclassable, imprévisible.
On est un peu moins client en revanche de ce qui ressemble, à nos yeux, à une fausse bonne idée, transformée en piste déroutante: greffer les images d’autre film, en l’occurrence, Angela Goes On (1981) de Lucian Bratu, en couleurs cette fois accentuant au passage cette idée que le choix du noir et blanc relève d’une simple afféterie esthétique (et que du coup, que ces choix formels ne s’imposent pas franchement comme des nécessités). C’est comme une carte postale jaunie avec le temps qui se déroule cette fois en pleine Roumanie communiste (d’où le contraste) avec la comédienne Dorina Lazar (qu’on retrouve en vieille dame dans la partie actuelle, en noir et blanc) et des ralentis zarbis sur des détails peu ou prou signifiants. On a bien compris qu’il s’agissait de nous inciter à faire attention aux images mensongères et trafiquées avec à la clé, cette question: est-ce que c’était franchement moins fou avant? Bien sûr que non, et on le comprend vite. On l’a si bien compris que ce parasitage parait presque superfétatoire, en trop, à deux doigts d’alourdir ce cinéma «en contradiction avec aujourd’hui» qui nous contraint, merci à lui, à un minimum de réflexion sur notre place de spectateur, de cinéphile et d’humain.
27 septembre 2023 en salle / 2h 43min / Comédie dramatiqueDe Radu Jude Scn Radu Jude Avec Nina Hoss, Uwe Boll, Katia Pascariu Titre original Nu aștepta prea mult de la sfârșitul lumii |
27 septembre 2023 en salle / 2h 43min / Comédie dramatique


