Tourné avec un tout petit budget en six jours, Yannick de Quentin Dupieux a déjà rassemblé plus de 300.000 spectateurs. C’est une bonne surprise, au milieu des Barbenheimer de l’été. Et ça l’est aussi pour ceux qui avaient un peu perdu de vue le Dupieux de Non Film et de Steak: Yannick, qui renoue avec cette première veine, est son meilleur long métrage. 1h07, rien à jeter, tout à aimer.
C’est l’histoire d’un mec (Raphaël Quenard). Qui se lève et qui ne se casse pas. Qui interrompt une pièce de théâtre qu’il juge affligeante. Qui prend en otage les comédiens et les spectateurs. Qui la transforme en happening totalement inattendu. Un argument qu’on croirait sorti d’un Bertrand Blier façon Buffet Froid, qui va introduire ce que l’on peut appeler un « film interrompu », un « film saboté », un film qui ne durera que 1h07 (durée génialement impolie, dans le ton du « film interrompu ») et qui fera du « non-film » son propre sujet (à l’image de son premier film, le bien nommé Non Film). Bien sûr, on lui greffera bien des sous-textes (culture prise en otage, réflexion sur l’art vieillissant ou bégayant qui ne parle plus aux spectateurs actuels, acteurs confrontés à la violence du monde dans un environnement a priori sécurisé – qui aurait imaginé un jour qu’un acteur filerait une gifle à un autre lors d’une cérémonie des Oscars?) mais on se contentera de vanter le simple plaisir de l’instant, celui pris devant ce drôle de film.
La vraie différence sur ce coup, contrairement par exemple à son précédent et décevant Fumer fait tousser, c’est que Dupieux maitrise de bout en bout ce film-guérilla, tourné à la va-vite, qui transgresse la fameuse frontière sacrée entre acteurs-actifs-qui-jouent et spectateurs-passifs-qui-regardent pour faire de nous autres, spectateurs dans la salle, les spectateurs d’un carré VIP de cette prise d’otage: infoutus de savoir où l’on nous mène. Et Yannick de se dessiner à l’image de son personnage principal (Quenard, encore une fois génial après Chien de la casse et Je verrai toujours vos visages quelques mois plus tôt): tantôt détestable, tantôt hilarant et, enfin, émouvant. Insistons bien sur ce point: Yannick est un film émouvant et c’est peut-être la première fois qu’un Dupieux l’est, donnant en passant une vraie épaisseur à tous ses personnages, y compris secondaires (Pio Marmai, dément en simili-Francis Huster qui se rêvait Depardieu).
Le petit succès que Yannick a récolté en salles (plus de 400.000 entrées pour un film sorti en plein été, au milieu de longs et gros blockbusters) montre qu’il fédère plus que prévu et marque bien quelque chose dans le cinéma de son auteur. Car, contrairement à ce que l’on pourrait croire au début, ce n’est pas tant le petit théâtre parisien, avec sa scénographie limitée, ses tirades consternantes et ses artistes (qui rêvaient d’une autre carrière), que Dupieux tacle, c’est peut-être bien son cinéma qui est visé, lui qui a fait du surréalisme avec une distribution digne d’un Mocky des années 80, une récurrence, presque une facilité… quitte à se répéter dans une boucle infinie, passant aux yeux de ses détracteurs pour de la posture de petit malin. Yannick prouve le contraire.