À la mi-temps de cette année cinéma, un bilan par ordre alphabétique des 15 films chaos (en fait 14 films + 1 série) qui nous ont le plus emballés, en salles, en festival ou en VOD. Un avant-goût de la Palme Chaos 2023?

10 Dollar Death Trip – Inside the Fentanyl Crisis de Dominic Streeter
Un documentaire dévoilant les ravages provoqués par le fentanyl à Vancouver. Un analgésique 50 fois plus puissant que l’héroïne et 100 fois plus que la morphine. Son surdosage, possible même avec de très petites doses, provoque la mort. Ç’aurait pu être un mondo sensationnaliste, c’est bel et bien un documentaire à la fois flippant – parce qu’il nous concerne tous et rend une dignité à des hommes et des femmes ostracisés par la société, dans les limbes de leurs vies – et indispensable – par sa réalité plus forte que n’importe quelle fiction, il dépasse en horreur, et sans complaisance, avec un réel pouvoir dissuasif, n’importe quelle DarrenAronofskonnerie. T.A.
Beau is Afraid de Ari Aster
Avec Beau Is afraid, Ari Aster revient en arrière pour terminer un projet inachevé. Ce qui devait être son premier long métrage a été ajourné pour différentes raisons, mais il témoignait déjà de préoccupations quasi obsessionnelles. En droite ligne de ces premiers travaux, Aster développe ici l’idée de l’adulte qui n’a jamais vécu normalement parce qu’il n’a jamais réussi à s’affranchir de l’influence de sa mère. Pour la raconter, Aster délaisse l’horreur d’Hérédité et de Midsommar au profit d’un absurde kafkaïen mâtiné de comédie noire avec un ton et un style bien à lui. Ce film prodigieux demande à être revu plusieurs fois avant de révéler toutes ses richesses. G.D.
Chien de la casse de Jean-Baptiste Durand
C’est un petit film fabuleux qui, comme on le dit dans le milieu, a droit à un bon bouche-à-oreille. C’est-à-dire que les spectateurs se le conseillent entre eux. Le titre: Chien de la casse, premier long métrage de Jean-Baptiste Durand. Un regard sensible et extrêmement juste sur l’amitié masculine rappellera des souvenirs, montrant au monde des trucs qui arrivent à tout le monde, mais que chacun tait par pudeur, et pouvant réconcilier tous les publics, renouant ainsi avec la vocation initiale du cinéma. Art du dialogue (quand les mots n’en disent pas trop pour laisser la place aux non-dits), art de la concision et du montage et surtout art de la direction d’acteurs dont les deux principaux, particulièrement indissociables en raison de leurs personnages (l’un n’est rien sans l’autre, en gros) et vraiment formidables: Anthony Bajon et Raphaël Quenard. A.V.
Disco Boy de Giacomo Abbruzzese
Pour son premier film, ce cinéaste frappe très fort en utilisant à son avantage les prérogatives du débutant, à savoir la conviction et la liberté. Elles peuvent être des armes à double tranchant, mais il s’en sert ici pour raconter avec un style irrésistible une histoire qui brouille les frontières entre le réel et le fantasme. Les amis de la pensée rationnelle en seront pour leurs frais. Pourtant, le film fonctionne davantage à un niveau sensoriel, utilisant la photo, la lumière et la musique avec une efficacité particulière pendant les séquences hypnotiques de rêve ou de transe, qui trahissent encore l’influence de Gaspar Noé. Mine de rien, Disco boy est bien placé pour s’imposer comme le premier film le plus mémorable de l’année. G.D.
Earwig de Lucile Hadzihalilovic
Pour présenter son nouveau long métrage, Lucile Hadzihalilovic (Innocence) explique que le script est adapté d’un roman que l’auteur Brian Catlin a écrit comme un rêve, mais que la cinéaste a fait pencher du côté du cauchemar. Dès le départ, on est plongé dans une ambiance manifestement au-delà de la réalité, et sur un rythme qui échappe à la linéarité du temps. La singularité d’Earwig vient de la maîtrise de la cinéaste à traduire en images et en sons un univers manifestement différent de notre réalité, et à lui donner une existence viscéralement palpable. G.D.
Electra de Daria Kashcheeva
L’histoire d’une femme qui repense à son dixième anniversaire, mêlant souvenirs, rêves et fantasmes cachés. Elle a idéalisé son père et s’est rebellée contre sa mère. En grandissant, elle s’est enfermée dans son univers fantasque plutôt que de chercher à construire de véritables relations. Elle a développé, au fil des années, une étrange vision déformée de la beauté à laquelle elle tente de se conformer. Sa quête impossible d’harmonie avec son corps et sa sexualité la conduit à se violenter. La vraie révélation d’une réalisatrice audacieuse. Y.M.
Mad God de Phil Tippett
Depuis des décennies, le concepteur des effets visuels de Robocop et Starship Troopers, travaillait pendant ses heures libres à Mad God, un film très personnel réalisé en animation. Pour des raisons variées, le projet a été abandonné à de multiples reprises, à tel point que ceux qui en connaissaient l’existence avaient fini par douter qu’il serait jamais terminé. Finalement, le voilà, et le résultat méritait largement le temps que son auteur y a consacré. C’est un film inclassable, d’une liberté totale, dont la conception relève de l’équivalent visuel de l’écriture automatique. G.D.
Misanthrope de Damián Szifron
Au-dessus du lot des habituelles enquêtes policières, Misanthrope possède ce quelque chose de spécial qui le rapproche de quelques modèles du genre: on pense au Silence des agneaux et à Seven, mais ce que le cinéaste argentin apporte de précieux est un regard décalé sur un sujet très américain. Cette fois, il s’agit d’attraper un tueur de masse, un de ces sociopathes dont les pulsions meurtrières sont facilitées par la disponibilité des armes automatiques en vente quasiment libre, une aberration pourtant approuvée par une bonne moitié de la population. Shailene Woodley est productrice de Misanthrope, et on peut penser qu’elle cherchait par là à relancer sa carrière. Le pari était risqué, et elle n’a pas choisi la facilité, mais le résultat est tellement exceptionnel que l’on ne peut que saluer son ambition. G.D.
Nos cérémonies de Simon Rieth
L’histoire suit deux frères qui s’aiment à un point qui défie les lois naturelles, jusqu’au moment où ils retrouvent une amie d’enfance, au cours d’un été. Ce premier film ne ressemble à rien de déjà-vu. Son parti pris esthétique fort (couleurs saturées, contraste poussé, profondeur de champ réduite), et son interprétation par des acteurs inconnus contribuent à la sidération. G.D.
Portraits fantômes de Kleber Mendonça Filho
Le Brésilien Kleber Mendonça Filho (Les bruits de Recife,Aquarius…) était de retour cette année à Cannes avec un documentaire au titre évocateur. Comme convenu, il ne dérogera pas de son lieu de tournage favori, à savoir Recife, au service d’une œuvre poétique et intime. Divisés en trois parties, ces Portraits Fantômes interrogent les lieux qui ont marqué sa vie: l’appartement dans lequel il a grandi, les anciens cinémas de sa ville et les lieux de cultes dans une valse d’images où les photos historiques se mêlent aux archives vidéo personnelles du cinéaste. Beau, envoûtant, chaos. M.S.
Suzume de Makato Shinkai
Depuis la consécration de Your name (2016), Makato Shinkai s’est imposé comme un auteur majeur de l’animation japonaise contemporaine. Pour le situer, on pourrait dire qu’il s’est spécialisé dans les romances sur fond d’univers parallèles, avec un penchant marqué pour les paradoxes temporels. Avec Suzume, son cinquième long métrage, il creuse le sillon et continue à épater par sa capacité à raconter des histoires d’une grande complexité avec une fluidité miraculeuse. Ce riche mélange d’initiatique et de romanesque a connu un succès colossal au Japon, où le film a battu des records de fréquentation en dépassant les 10 millions d’entrées. G.D.
Swallowed de Carter Smith
Contraints par l’associée d’un dealer (Jena Malone, toujours parfaite) qui les menace du canon de son flingue, deux vingtenaires sont forcés de jouer les mules en avalant des pochons en plastique. Le hic, c’est que les sachets pourraient contenir une substance beaucoup plus organique qu’une simple drogue de synthèse. Swallowed cède parfois à une bizarrerie assez réjouissante, lorgne vers l’horreur cronenbergienne et offre le rôle du «baronnet de la drogue» à cette vieille ganache de Mark Patton (La Revanche de Freddy), que l’on avait perdu de vue. Dispo chez Shadowz. A.D.
The Fabelmans, de Steven Spielberg
Ce que dit The Fabelmans sur la façon dont Spielberg a appris les rudiments du cinéma, c’est que, quel que soit le sujet ou l’effet recherché (le spectaculaire ou l’intime, la création d’univers ou la reconstitution, le divertissement ou la réflexion, la vérité ou la légende) tout est le résultat d’un choix délibéré. Et, si le cinéaste a beaucoup appris par lui-même, les leçons les plus fortes lui ont été enseignées de l’extérieur. Spielberg reconstitue donc sa vraie rencontre avec John Ford, qu’il a racontée à plusieurs reprises, et qui a été l’occasion d’une leçon de cinéma inoubliable. La séquence, également inoubliable, doit beaucoup à l’interprète qui a été choisi pour incarner «le plus grand cinéaste vivant», et elle élève le film à des hauteurs stratosphériques. G.D.
The Kingdom: Exodus de Lars von Trier
La troisième saison de L’hôpital et ses fantômes, qui contient cinq épisodes overdosés d’humour et de bizarrerie chaos, commence avec la somnambule Karen (Bodil Jørgensen, qui jouait déjà une Karen dans Les idiots), cherchant à résoudre des réponses aux questions non résolues des précédentes saisons, afin de sauver l’hôpital de la catastrophe. C’est le prétexte à une peinture hilarante et noirissime dudit lieu, hanté par le Mal (personnifié par un Willem Dafoe absolument mémorable) et c’est visuellement au-dessus de 90% de tout ce que vous avez vu et de ce que vous verrez en 2023. RLV
Voyages en Italie de Sophie Letourneur
Alléluia, enfin une bonne nouvelle dans cet océan de sorties impersonnelles: il existe encore des films qui 1. ont du caractère 2. ressemblent un peu à nos vies et 3. font simplement du bien parce qu’ils parlent directement aux gens (et à leurs cœurs). Parce que, du vécu, du connu, Voyages en Italie en déborde. Avec son titre qui voudrait renvoyer à de la haute cinéphilie (le Rossellini de 1954) mais qui peut tout autant renvoyer de façon plus modeste au tube génialement ringard des années 90 signé Lilicub (featuring le frère de l’actrice Isabelle Carré), ce long métrage agit sur le spectateur de façon inattendue; ce qu’on appelle chez nous le doux chaos. Il en faut pour supporter l’horreur du monde. T.A.
