[CANNES 2023] Gazette chaos du Festival / Jour 5

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JOUR 5. Fantasmes et souvenirs confondus dans le très beau doc de Kleber Mendonça Filho (Retratos Fantasmas), rattrapage surprise du court western queer de Pedro Almodavar avec Pedro Pascal et Ethan Hawke (Strange way of life), des nouvelles du Karim Leklou universe (Vincent doit mourir à la Semaine), une jolie découverte à la Semaine (Il pleut dans la maison) et le film c’est-beau-c’est-lent de la compétition (Les herbes sèches).

Prenons des nouvelles de cinéastes qu’on aime bien, à l’instar du Brésilien Kleber Mendonça Filho (Les bruits de Recife, Aquarius…), de retour à Cannes avec un documentaire au titre évocateur: Retratos fantasmas, soit en français Portraits fantômes. Le cinéaste ne dérogera pas de son lieu de tournage favori, à savoir Recife, au service d’une œuvre poétique et intime. Divisés en trois parties, ces Portraits Fantômes interrogent les lieux qui ont marqué sa vie: l’appartement dans lequel il a grandi, les anciens cinémas de sa ville et les lieux de cultes dans une valse d’images où les photos historiques se mêlent aux archives vidéo personnelles du cinéaste.

On pense évidemment beaucoup aux Bruits de Recife avec lequel ce doc communique, sur fond de bossanova. Le sentiment qui en émane est celui de la nostalgie: nostalgie d’une époque, d’une insouciance où chaque détail (vidéo ou photographique) du passé est passé au crible, vu sous un jour ludique, symbolique, voire fantastique. La mémoire joue parfois des tours et le cinéaste, en voix-off, nous dévoile les mutations des espaces, des lieux familiers au fil du temps et nous partage son besoin inévitable de comparer, de comprendre le décalage entre hier et maintenant, investissant sans fin les lieux de souvenirs. En découle une fort belle réflexion sur le temps qui passe et la mélancolie qui reste. Quand la petite histoire révèle la grande, et inversement. Dans cette immersion tendre et personnel, tout est possible et la réalité dépasse parfois la fiction: un chauffeur Uber se fait invisible, un fantôme apparaît entre les images et les cinémas sont transformés en église. Au final, un documentaire comme on les aime: à la fois vibrant et vivant.

 

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Tiens, on a découvert que des projos de presse du Almodovar ont été ajoutées par surprise dans la billetterie. Chouette, c’est l’occasion de rattraper le court métrage Strange Way of Life, présenté en début de festival. Qu’en dire? Que c’est une bien drôle de pastille, réalisée en collaboration avec la fondation Yves Saint-Laurent et le styliste belge Anthony Vaccarello. Composant une sorte de dyptique avec un autre court que le cinéaste a réalisé en 2020 (La Voix humaine avec Tilda Swinton), le réalisateur revisite ici les cordes du western à sa sauce – on y retrouve sa signature stylistique notamment, reconnaissable à mille lieux. Soit deux cow-boys et ex-amants qui, non-contents de se retrouver après des années d’errance, lutteront dans un conflit de mœurs risquant bien d’entacher leurs amours…

Le film peut être vu comme un petit fantasme de cinéma, détournant les codes d’un genre masculin extrêmement balisé pour les amener sur un terrain queer, fétichisé et volontairement très soap. Doloris, passion et piété: on se dispute pour d’anciennes romances dans les tenants et aboutissants s’emberlificotent à mesure qu’ils sont énoncés. Dans ce monde purement diégétique dans lequel un garçon vacher pousse au loin la chansonnette, les touches de couleurs règnent et le western se fait méta, en rajoutant des cactus, du cuir et des chevaux à foison. Alors, certes, cette proposition, par sa densité relativement courte, laissera des spectateurs sur la faim, quand d’autres la trouveront très « mode ». Qu’importe, c’est précisément pour sa pure gratuité assumée et consciente de l’être qu’on valide la beauté du geste. Votez Pédro. Et let’s go petanquing avec les cocowboys.

 

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Passons, sans transition, à la Semaine de la Critique où Karim Leklou – nos concurrents gazetiers de la presse people risquent d’être jaloux – a fait sa demande en mariage cinématographique à Vimala Pons dans un Miramar où le thermomètre affichait pas loin de 63 degrés au compteur (il fait pourtant pas bien chaud dehors, où chaque éclaircie est accueillie comme un moment dont il faut profiter pour cause de météo cannoise tout à fait merdique).

C’était lors de la présentation de Vincent doit mourir, premier long de Stéphane Castang. Pitch: du jour au lendemain, Vincent est agressé sans raison apparente par plusieurs personnes qui tentent de le tuer. Son existence d’homme sans histoires – il est graphiste dans une agence et il porte des Stan Smith – en est bouleversée. Quand le phénomène s’amplifie, il n’a d’autre choix que de fuir quelque part où il n’espère trouver personne et de changer son mode de vie…

Après Le Monde est à toi, Un monde et Goutte d’or, que nous réserve le Karim Leklou « parallèle movie » de cette année? Ça fait un moment qu’on suit ce projet distingué par le Prix à la Création de la Fondation Gan 2021, bénéficiant, tel Le règne animal de Thomas Cailley, d’un bouche à oreilles tapageur promettant un projet à la croisée des genres. Film de zombies, comédie d’open-space, thriller paranoïaque, apocalypse virologique, darkweb dystopia: il est vrai que ce Vincent doit mourir coche beaucoup de cases, y compris celles qu’on n’attendait pas (c’est aussi un pur film d’horreur puisqu’on y entend Élisabeth Lévy pérorer sur une station de radio qui appartient probablement à un certain Vincent B.). Porté par des dialogues efficaces et un fétichisme amusé qu’on voit trop peu dans le cinéma français (Vimala Pons en tenue de diner autoroutier), le film fait souvent mouche, mais manque un petit peu de prise émotionnelle sur le spectateur, embarqué dans un film qui aligne les trouvailles sans jamais prendre le temps de se poser. La bonne idée du film reste d’avoir construit un personnage de survivaliste encombrant que les collègues et même la famille cherchent à faire disparaître (donc un très bon matériel genresque qui nous parle tout particulièrement en ce moment: nous aussi, on aimerait bien nous foutre sous la couette et ne pas répondre à ce smartphone constamment pris d’assaut par des spams festivaliers!).

Belle prise à la Semaine toujours avec Il pleut dans la maison, deuxième long de la belge Paloma Sermon-Daï – née en 1993! – dont le titre ne pourrait pas mieux résonner avec ce que le ciel nous envoie sur la tête depuis le début de cette édition brumeuse (les Hollywood Reporter posés tel un chapeau chinois sur nos têtes n’ont jamais été aussi bien mobilisés). Sous un soleil caniculaire, Purdey, dix-sept ans, et son frère Makenzy, quinze ans, sont livrés à eux-mêmes et tentent de se débrouiller seuls. Alors que Purdey fait des ménages dans un complexe hôtelier, Makenzy se fait un peu d’argent en volant des touristes et en vendant des vélos à la retape. Entre l’insouciance de l’adolescence et l’âpreté de la vie adulte, ils devront se soutenir l’un l’autre dans ce voyage qui semble bien être le dernier été de leur jeunesse… Oui, ce n’est pas le pitch le plus original du monde, mais la façon qu’a la cinéaste de saisir des menus détails – ces maudits sacs Lidl qui nous laissent d’affreuses traces sur les mains, pour vous donner un exemple – force quelque peu l’admiration, cette chronique réussie s’inscrivant dans un sous-genre bien particulier (appelons ça le film d’été à dominante mélancolique: Un monde sans femme, Le ciel les oiseaux et ta mère, Baden Baden…). Au-delà du thème attendu sur la perte de l’innocence liée à l’enfance, le film esquisse un tableau assez fin de la lutte des classes – le grand impensé de bon nombre de films francophones – le temps de deux scènes aussi douces que glaçantes (un fils à papa niant sa condition de môme bien pourvu au cours d’une discussion sur une plage, un agent immobilier pensant faire preuve de tact quand il explique à la jeune Purdey qu’elle n’a « pas le profil » pour postuler à un logement joliment agencé, ce qui est une totale absurdité dont seul notre méchant monde tragique est capable quand on y pense deux minutes). Le film touche incontestablement quelque chose de juste, pétri de douce cruauté qui rend l’ensemble des personnages humains (donc pas manichéens!) Et on y a dégoté la meilleure réplique-insulte du festival: «Flamant, va!»

Des nouvelles maintenant de Turquie avec Les Herbes sèches, en compétition et une évidence à vous confesser de ce pas: si vous n’aimez pas le style de Ceylan, passez votre chemin. Ce neuvième long-métrage du réalisateur turc, désormais grand habitué de la croisette, Palme d’or pour Winter Sleep en 2014, se situe dans la continuité ouverte de ses précédents longs. En suivant un enseignant durant son service civil dans un petit village isolé d’Anatolie, le réalisateur adopte le point de vue d’un homme entouré d’une communauté, et pourtant solitaire. Un décalage se crée bientôt entre le héros et cette province, entre lui et ses élèves dont il a la charge. D’autant qu’un jour, certains lui incombent une faute qu’il n’a pas commise… Comme toujours avec le cinéaste, les plans durent à l’extrême afin de traduire cette latence du quotidien dans lequel on échange en petit comité, on se confie, on se soutient. Les Herbes Sèches joue des dichotomies (ville et campagne, individu et communauté, force et faiblesse, couple et célibat, hiver et été pour l’épilogue). Un contraste qu’on retrouve dans la mise en scène où la forme épurée (plans fixes, lignes de fuites, nuanciers de blancs, bruns, vert et ocre) complète un fond aux thématiques riches: les fausses accusations en milieu scolaire (un point qui le rapproche de Monster, également en compétition), le conflit amoureux, la communauté, etc. Le réalisateur développe chacune de ces thématiques sur le même pied d’égalité sans qu’aucune en particulier ne phagocyte le scénario, ce qui peut surprendre. Comme perdu entre deux camps, deux visions des choses, notre héros, lucide et observateur, a du mal à se situer. Son regard s’enrichit paradoxalement de ce tiraillement. À l’image même de ces herbes du titre, s’asséchant entre les deux saisons sans prendre le temps de se développer. Prenant la forme d’une étude de caractère, où les paysages sont les reflets des états d’âme, le film mettra à distance les spectateurs qui n’y sont pas sensibles (quoique, cet opus nous paraît plus accessible que les derniers Ceylan)… Dans le cas inverse, ce sera l’éblouissement, notamment lors d’une dernière séquence crépusculaire, d’une sensibilité inouïe. Le temps nous manque pour vous parler du Jonathan Glazer. Promis, c’est dans la prochaine gazette!!!! G.R. & M.S.

PS. Des nouvelles de Tinto Brass, sinon, tout colère après la diffusion du Caligula à Cannes

 

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