Il y a deux films en un dans The Fabelmans, mais ils sont si étroitement liés qu’ils se confondent. Le premier est une sorte de journal intime qui raconte sous l’apparence de la fiction l’histoire d’une famille juive américaine à travers le point de vue de l’aîné, et il n’est pas difficile d’y trouver une large part d’autobiographie. Le deuxième est un exercice non moins lyrique, qui consiste pour l’auteur à livrer son «art poétique». George A. Romero l’avait fait avec Diary of the dead, Jim Jarmusch avec Paterson. Chez Spielberg, le but consiste autant à dire «voila comment je filme» que «voilà pourquoi je filme». La vie et l’œuvre paraissent indissociables, tellement l’une a nourri l’autre, au moins sur la période considérée, qui couvre l’enfance dans l’immédiat après-guerre jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte. Spielberg s’y livre avec une franchise étonnante autant qu’irrésistible. Et on ne sait pas ce qui est le plus exaltant: la vie mélodramatique des Fabelman ou l’art cinématographique élaboré par le jeune Sammy au cours de son parcours mouvementé.
Spielberg n’a jamais fait un mystère de sa vie personnelle, il s’en est souvent expliqué pour justifier son obsession de la vie de banlieue, un cadre idéal par sa banalité pour y faire advenir des histoires extraordinaires, ou encore l’absence du père, un motif récurrent dans ET, Rencontres du 3ᵉ type, AI, ou Arrête-moi si tu peux. Mais ce qui autrefois s’exprimait à travers des métaphores est aujourd’hui exposé explicitement. Comme toutes les familles normales, les Fabelman naviguent avec une apparente stabilité sur un océan de circonstances conflictuelles. La relation entre le père et la mère est un exemple d’opposition entre la raison et le cœur. Le père Burt (Paul Dano) est un ingénieur brillant qui travaille dur pour grimper dans la hiérarchie autant que pour assurer une vie confortable à sa famille. La mère Mitzi (Michelle Williams) est une personnalité généreuse et créative, mais dont l’exubérance cache une profonde mélancolie. Elle a sacrifié une possible carrière de pianiste pour élever ses enfants, et à force de tensions, elle finit par ne plus contrôler ses tendances bipolaires. De son côté, le jeune Sammy se réfugie dans la passion qui l’a saisi depuis la première fois que ses parents l’ont emmené au cinéma pour voir Sous le plus grand chapiteau du monde. Fasciné jusqu’à l’obsession par une scène d’accident ferroviaire, il entreprend de la reproduire chez lui avec le train électrique que ses parents lui ont offert pour Hanoucca. C’est ainsi qu’il apprend les rudiments du découpage, de la prise de vues, de l’éclairage, du montage et des effets spéciaux. Du même coup, le cinéma le rassure en lui donnant l’impression de contrôler le monde autour de lui, au moins en partie. Il aura d’autres occasions de perfectionner son art, pas seulement d’un point de vue technique, mais aussi dans sa façon de préciser ses intentions. Il apprend notamment la direction d’acteur en faisant jouer ses camarades boy scouts dans ses westerns ou films de guerre.
Il tire aussi les leçons de ses enregistrements «documentaires». A l’occasion d’un week-end de camping en famille, il se trouve inconfortablement confronté au réel. D’abord en prenant conscience du corps de sa mère à travers un éclairage révélateur, mais surtout lorsqu’il découvre, comme dans Blow up, quelque chose qu’il n’aurait pas dû: en visionnant les rushes, il se rend compte que Mitzy entretient une liaison avec «l’oncle» Benny, l’ami de la famille. L’effet sur Sammy est dévastateur autant que formateur. Ses rapports avec sa mère évoluent. Jusqu’à présent, elle était son principal soutien face à son père, qui a toujours considéré les films de Sammy comme un «passe-temps». A présent, elle apparaît comme une menace pour la stabilité de la famille. La crise qui couvait est précipitée lorsque Burt accepte une promotion l’obligeant à quitter l’Arizona pour la Californie. Séparée de Benny, Mitzi sombre dans la dépression et la maladie mentale, tandis que Sammy découvre la brutalité et l’antisémitisme dans son lycée. Il trouve une occasion de prendre sa revanche en filmant la sortie de sa classe à la plage, et le résultat lui vaut l’admiration de presque tous. Grâce au montage, il arrive à révéler la nature fourbe et abusive d’un de ses harceleurs, tandis qu’un autre est artificiellement élevé au rang de surhomme, ce qui gêne l’intéressé presque autant.
Ce que dit The Fabelmans sur la façon dont Spielberg a appris les rudiments du cinéma, c’est que, quel que soit le sujet ou l’effet recherché (le spectaculaire ou l’intime, la création d’univers ou la reconstitution, le divertissement ou la réflexion, la vérité ou la légende) tout est le résultat d’un choix délibéré. Et si le cinéaste a beaucoup appris par lui-même, les leçons les plus fortes lui ont été enseignées de l’extérieur. Une première lui est donnée par son oncle Boris (Judd Hirsch), lorsqu’il fait savoir à Sammy que s’il veut s’engager dans la voie artistique, il doit tout lui sacrifier. Une autre lui vient de sa rencontre avec le cinéaste qui a exercé sur lui la plus forte influence (et c’est évident tout au long du film, depuis les westerns ou films de guerre que tente d’imiter Sammy, jusqu’aux citations subliminales du compositeur John Williams pour évoquer les BO des films de John Ford). Spielberg reconstitue donc sa vraie rencontre avec John Ford, qu’il a racontée à plusieurs reprises, et qui a été l’occasion d’une leçon de cinéma inoubliable. La séquence, également inoubliable, doit beaucoup à l’interprète qui a été choisi pour incarner «le plus grand cinéaste vivant», et elle élève le film à des hauteurs stratosphériques. G.D.
22 février 2023 en salle / 2h 31min / Biopic, DrameDe Steven Spielberg Par Steven Spielberg, Tony Kushner Avec Gabriel LaBelle, Michelle Williams, Paul Dano |

22 février 2023 en salle / 2h 31min / Biopic, Drame