Rabah Ameur-Zaïmèche, Brieuc Schieb, Chloé Lecci López, Cyril Schäublin: les super nouvelles de la 37e édition du Festival de Belfort

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Le Chaos était présent pour couvrir la fin de cette 37ème édition: outre le prix Gérard Frot-Coutaz remis à I Comete de Pascal Tagnati (un film dément), voici ce qu’il faut retenir de ce festival riche en appels à l’insoumission, en témpératures avoisinant le négatif, et en burgers Courtepaille à la fourme d’Ambert AOP…

Le Gang des bois du temple de Rabah Ameur-Zaïmèche
Une bande de braqueurs de la banlieue parisienne (grosso modo la garde rapprochée du cinéaste, qui nous a gratifié d’un formidable DJ set juste après la séance, autour de Sofiane prince du raï 2.0 Saidi) attaque le convoi d’un riche prince arabe sur une bretelle d’autoroute. Un détective privé libanais (Slimane Dazi), engagé par l’intendant du prince, débarque dans la cité des Bois du Temple pour remonter la trace de ces petits malfrats du quotidien, précipités dans une escalade trop épaisse pour eux. Inutile de vous préciser que tout ça ne va pas finir de la meilleure des façons… Un geste melvillien total (des adultes qui redeviennent des enfants quand ils endossent leur costume mythologique) pour le grand Rabah qui était cette année l’invité d’honneur du festival, avec une rétrospective intégrale à la clé. Si on n’est pas toujours 100 % convaincus par ce récit à trous qui ne lâche que quelques infos éparses sur ses personnages – et qui aimerait imprimer une dimension légendaire à chacune de ses séquences – on en reste pas moins séduits par le nouvel opus planant du cinéaste franc-tireur. Pour ne pas dire sidérés par cette scène de boîte de nuit où Moh Aroussi aspire littéralement la caméra dans un mouvement de transe possédée (avait-il vu Pacifiction!?). À ce jour, toujours pas de distributeur derrière le film: vous attendez quoi les petits gars !?

Nick Cave qui tape l’incruste dans un restau thaï
« After eating, I am very happy, very delicious » – j’en ai déduit qu’il était content…

Koban Louzoù (la cabane et le remède) de Brieuc Schieb
Notre film chouchou du festival, réalisé par un jeune bonhomme de 26 ans et récompensé par le Grand Prix André S. Labarthe du court-métrage (même si ça dure une heure). Poussée par un élan communautaire, Audrey (Audrey Carmes) rejoint un chantier participatif isolé du monde extérieur où Kathleen, Laurence et Baptiste, volontaires de divers horizons, vivent et travaillent sous la tutelle d’Aymeric (qui est joué par un Virgil Vernier en slibard, ce qui devrait déjà suffire à attirer votre attention). Ensemble, ils vont charpenter, débroussailler, élimer, rafistoler, taquiner le goujon, et disserter sur la température de ce bon vieux bol de soupe quand on vient à lui souffler dessus (ritaline, burnout et complot sont également au programme des discussions autour de la table à souper). Dans cette communauté qui vise l’autogestion, chacun tente de trouver ses repères, de créer du lien et de masquer ses maladresses: le film joue beaucoup sur les silences et autres remplissages oratoires qu’on mobilise quand on ne sait pas quoi faire avec sa bouche. La question de l’utopie et du collectif est mise à mal par la langue proto-managériale dans laquelle se fourvoie le chef de tribu Virgil Vernier, nourrie aux remontrances et aux injonctions faussement sympatoches (« si tu te lèves un peu plus tôt demain matin, ce sera win-win pour tout le monde sur le chantier, tu comprends? »). Le tout sous l’auspice d’un mystérieux épouvantail souriant, à peu près plus inquiétant que l’ensemble des fétiches horrifiques d’aujourd’hui. Pour découvrir ce faux épisode de télé-réalité DV produit par nos lointains cousins de petit chaos (bravo les gars!), rendez-vous à la Cinémathèque française le 5 décembre: les spectateurs munis d’un chapeau de paille et d’une paire de bottes à gadoue flashy seront prioritaires sur la liste!

La colline des hommes perdus de Sidney Lumet (1965)
Voilà un autre film qui questionne le collectif et sa capacité à aller dans le mur au moment où il est se retrouve à la porte de la réussite: comment se fait-il qu’on n’avait pas vu ce chef-d’œuvre plus tôt? Durant la Seconde Guerre mondiale, un camp disciplinaire britannique perdu dans le désert libyen accueille de nouveaux prisonniers (des déserteurs, des bagnards et des soldats insubordonnés). Le sergent Williams, un sadique consommé, prend aussitôt en main ses futures victimes. Quand un des détenus meurt, son camarade de cellule (coucou Sean Connery, à peine sorti de Goldfinger) décide de porter plainte… Un pétage de plomb en règle qui illustre parfaitement le moment breakdown de cette période pré-Nouvel Hollywood, proche de ce que faisait l’oncle Samuel Fuller à la même époque: un film sur l’indiscipline à montrer d’urgence à vos petits neveux, pour en faire de parfaites petites canailles anarchistes rétives à l’ordre et à l’autorité, et qu’on prépare enfin la révolution qui vient!

Tutto apposto gioia mia de Chloé Lecci López
Et voici le premier né de la résidence du Studio 34, l’atelier de création du collectif La Clef Revival, d’ailleurs bien représenté lors de cette 37ème édition (on croisait des membres à chaque coin de rue, ou disons plutôt de buffet)! Depuis la mystérieuse arrestation de son père, la jeune cinéaste enregistre leurs conversations téléphoniques. Elle s’en va filmer sa famille à Catane l’été pour tenter d’y voir plus clair. Elle y fait la connaissance de Giulio, un garçon hâbleur dont le parcours résonne avec celui de son patriarche… Beau, beau film documentaire qui n’est pas sans ressemblance avec Gigi la loi (des Italiens dont on ne sait pas trop s’ils jouent puisqu’ils ont une propension comme naturelle à charmer la caméra + des personnages d’autant plus présents à l’écran qu’on entend seulement leurs voix + un film qui avance downtempo et qui parcourt fraîchement un sentier qui ne paraît jamais balisé). On finit cette assiette de buccellatini et on s’en reparle très vite?

Les supers goodies du festival
Nous avons d’abord cru à des coupons restau, mais en fait non, c’était bien mieux (car contrairement aux billets dématérialisés, ça se conserve): visez un peu ces marque-pages de haut vol…

L’extase des anges de Koji Wakamatsu (1972)
Le syndrome du film esthétiquement superbe (OMG cette scène de chant désenchanté au début!!!), mais théoriquement plombant, narrant comment une faction de jeunes radicaux se disloque après la mort de plusieurs membres lors d’une excursion sur une base militaire américaine. En lieu et place de prénoms, les personnages s’appellent Octobre, Mardi, Automne, Mercredi et autres réminiscences théoriques des glorieuses révolutions passées, ce qui n’aide pas forcément à ressentir de l’affect pour les protagonistes, trop réduits à une unique dimension symbolique ou allégorique. Ça ressemble à du Seijun Suzuki qui aurait bouffé le sérieux d’un Romain Goupil (ça va finir à l’extrême-centre de l’échiquier politique tout ça..) Probablement le film qui incarne le mieux ce qu’est le free jazz: autistique, irritant, grisant, dissonant, heurté et – par moment, mais par moment seulement – passionnant.

É Noite na América de Ana Vaz
Sont-ce des belettes, des opossums ou des loutres des mers pas vraiment favorisées par un physique avantageux? Ou bien des fourmiliers, ces mammifères xénarthres édentés, dotés de membres plantigrades, appartenant à la famille des Vermilingua et connus pour leur myrmécophagie et leur termitophagie? Pas la peine d’avoir un diplôme d’État de docteur vétérinaire pour comprendre ce film, passé il y a quelques mois par la case Locarno: dans la continuité d’EO, la réalisatrice Ana Vaz a fait le choix de mettre les bébêtes au premier plan et de ne convoquer les figures humaines qu’à distance ou qu’à travers un mystérieux hors-champ. S’ensuit un ballet opératique où des dizaines de vies animales sont tristement parquées dans le zoo de Brasilia: filmés uniquement de nuit, tamanduas, loups à crinière, chouettes et renards des savanes côtoient biologistes, vétérinaires et soigneurs dans un sombre scénario où la préservation de nos amis les bestioles prend des allures apocalyptiques. Un film d’atmosphère total où l’urbain s’incarne par des routes lynchiennes et où le flou contamine chaque recoin de l’image (une métaphore de l’interdépendance du monde vivant menant tout droit vers l’autodestruction?). Les cuivres et le téléobjectif sont là pour projeter le spectateur dans une expérience sensorielle unique, ce qui ne manquera de donner à certains spectateurs le sentiment d’un film un poil répétitif (É Noite na América a non seulement remporté le Grand Prix mais aussi le Prix One + One qui récompense l’esprit musical le plus novateur). La nuit a dévoré le monde aurait en tout cas constitué un titre tout aussi adéquat…

Circuit Carole de Emmanuelle Cuau (1995)
« Tu sais ce qui me ferait plaisir? Que tu m’aimes moins… » Entre Marie (Laurence Côte) et sa mère Jeanne (Bulle Ogier), c’est tellement fusionnel que ça en devient hautement toxique: lorsque la fille trouve du travail à proximité d’un circuit moto et se rapproche d’Alexandre (un tout jeune Frédéric Pierrot), la mère voit sa rejetonne s’éloigner et sombre dans une forte solitude. « C’est l’histoire d’une mère qui n’a que l’amour de sa fille pour la faire vivre. Tout le reste la fait mourir: le temps qui passe, la fatigue, le chagrin… ». Jolie découverte pour l’autre invitée d’honneur du festival, Emmanuelle Cuau, grand prix ici même avec ce film en 1995, une cinéaste qui trace un sillon très discret depuis ses débuts sur le plateau de L’Argent douze ans plus tôt (Bresson avait d’ailleurs recommandé à cette future diplômée de l’Idhec: « Surtout, pas d’école de cinéma! »). Du cinéma subtil, faussement minimaliste, qui cherche à attraper et suspendre ce qui se joue entre deux regards: pas étonnant qu’Annie Ernaux ait en son temps fortement défendu le film (« Je ne pense pas qu’on ait filmé avec autant de justesse et de sensibilité la force et la complexité du lien ténu, ambigu, unissant une mère et sa fille. ») Notre Bulle y préfigure ces rôles de femme quinqua au regard absorbé et psychiquement au bord du gouffre, portant pourtant en elle une retenue insaisissable: Zaza Huppert, is that you!?

Unrueh (Unrest) de Cyril Schäublin
Alors que les nouvelles technologies transforment les rythmes et habitudes de travail d’une ville horlogère suisse du xixe siècle, Pyotr, un voyageur russe, et Joséphine, une ouvrière de la manufacture, se rencontrent au sein du mouvement anarchiste local (décidément). Ce que ne dit pas le synopsis, c’est que le Pyotr en question n’est autre que Pierre Kropotkine, théoricien moins en chair que le gros Bakounine, dont il assure en quelque sorte la succession dans l’histoire des idées anarchistes. Loin d’occuper le centre de l’intrigue dans ce film qui souhaite proposer un regard décentralisé, Pyotr est le témoin privilégié de cette Fédération du Jura, organisation ouvrière qui va convoquer à Saint-Imier les délégués d’un congrès antiautoritaire: nous sommes au lendemain de la Commune, et la situation florissante de l’industrie horlogère fait naître des espérances d’augmentation de salaires, alors que le capitalisme impose de nouvelles façons d’organiser le temps et le travail (on n’en est toujours pas sortis hein). Un temps que d’ailleurs, les moins de 120 ans ne peuvent pas connaître : l’heure affichée sur nos montres était encore déterminée par la position du soleil, et le village, inconfortablement découpé en quatre fuseaux horaires (Greenwich n’était pas encore passé par là). Loin des barricades et du tumulte, c’est à la suisse que le cinéaste zurichois nous convie pour cet épisode historique entérinant un doux sentiment de révolte: les flics et contre-maîtres y parlent comme dans une pub Ricola, et le spectateur se laisse lui aussi entraîné dans un récit planant…

Jet Lag de Zheng Lu Xinyuan
Même considérations temporelles pour ce film en compèt auquel on n’a pas tout compris, projeté à un horaire fatal (14 heures, soit juste après injection d’un burger à double étage) : il y est question d’un couple retenu à Vienne à cause du confinement, d’un arrière-grand-père disparu en Birmanie dans les années 40, d’un voyage effectué à Mandalay avec une grand-mère au printemps 2018, et du coup d’État mené par l’armée birmane en février 2021. Tout ça sur fond d’archives familiales et d’images noir et blanc picorées sur internet: on ira revoir ce second long-métrage de la cinéaste de The Cloud in Her Room dans des conditions plus digestes à sa sortie en février prochain. G.R.

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