La Rédaction CHAOS raconte son Festival de Cannes. Jour 5: Triangle of sadness de Ruben Östlund en compétition, La nuit du 12 de Dominik Moll à Cannes première, Tout le monde aime Jeanne de Céline Devaux à la Semaine, Fumer fait tousser de Quentin Dupieux à Minuit, les prédictions de Madame Soleil…
Des influenceuses Insta commandant des plats uniquement pour les prendre en photo. Des gens friqués refusant d’adresser la parole au personnel qui nettoie leur bateau. Des rombières en tenue de soirée qui commencent des phrases avec des mots et qui les finissent avec du vomi… Non, nous ne sommes pas à Cannes – même si ce programme semble, à la virgule près, calqué sur notre séjour -, mais bien dans le nouveau Ruben Östlund, satiriste des temps modernes devenu célèbre après son clivant The Square (palme qui divise toujours autant). La controverse Östlund ne sera pas réglée après ce Triangle of Sadness qui élève encore d’un cran le théâtre des cruautés, avec des personnages plus “ça passe ou ça casse” que jamais (une misanthropie désormais bien connue qui empêchera certains spectateurs de pouvoir s’identifier à ces protagonistes en mode petits chevaux).

Après la Fashion Week, Carl et Yaya, couple de mannequins abonnés à la course aux likes, sont invités sur un yacht pour une croisière de luxe. Tandis que l’équipage est aux petits soins avec les vacanciers, le capitaine (qui lit Marx et qui cite Chomsky) refuse de sortir de sa cabine alors que le fameux dîner de gala approche. Une tempête se lève et vient mettre en danger le confort des passagers… Vous avez compris le principe de ce Titanic revu et corrigé par les Pinçon-Charlot: les hiérarchies s’inversent, les petites mains reprennent le pouvoir, tandis que les gosses de riche découvrent ce que c’est que de lutter pour obtenir un bretzel (nous sommes dans le même cas ici à Cannes quand nous cherchons un petit commerce ouvert de quoi nous sustenter, une fois passé le coup des 5 heures du mat). Et pourquoi pas en faire des travailleurs du sexe, tant qu’on y est…
On connaît parfaitement la musique et on sait que Ruben n’a pas peur de pratiquer un cinéma qui filme toujours du même côté du manche, peu dispendieux en nuances. C’est pas pour prendre sa défense, mais les mêmes critiques ne s’appliquent visiblement pas à des films «lance-flammes» que sont The Neon Demon – auquel le premier segment de ce Triangle, consacré à l’enfer de la mode, fait immédiatement penser – Phantom of the Paradise, Playtime, Salo ou le récent Pleasure à qui on ne demande pas cette nuance (le projet esthétique semble même être de s’en affranchir). Le film d’Ostlund est certes moins flamboyant, mais nous avons quand même été séduits par son impolitesse (et par son goût – littéral – de caca).
Sinon, le cinéma français se porte bien avec quelques bonnes nouvelles envoyées depuis la planète Moll, dont La nuit du 12 nous a totalement envoûtés (la section Cannes Première ne serait donc pas aussi dispensable que ça?) Arrivés de justesse en salle (merde, c’est pas en Debussy!!!?), nous avons raté le carton de début qui a pourtant son importance: l’histoire que vous allez voir ce soir est une enquête de la PJ de Grenoble irrésolue. Pas de coupable menotté à la fin donc, mais cela n’a pas du tout empêché les grands enfants que nous sommes de passer un moment very tendu au fond de notre siège, adhérant totalement au projet du film. Bastien Bouillon doit résoudre le meurtre atroce de Clara, survenu la nuit du 12 donc, cramée par un drôle d’énergumène se baladant en permanence avec son jerrycan d’essence (et dont, si vous avez suivi, l’identité nous est cachée). Entouré de sa petite bande de collègues mecs – dont un Bouli Lanners qu’on a jamais vu aussi subtil – le Bastien multiplie les pistes et part à la traque du tueur, une lutte qui s’avèrera aussi vaine qu’obsessionnelle et dans laquelle le petit bonhomme laissera des plumes. Le quotidien des PJistes nous est montré dans tout ce qu’il a de zarbi: devoir annoncer le meurtre d’une ado à ses parents, accroitre ses soupçons envers un accusé, afin d’en finir avec cette étouffante affaire, composer avec une imprimante merdique, car la municipalité a encore réduit ses budgets… Les personnages joués par des femmes sont extraordinaires (nous avons versé notre petite larme au moment où Pauline Serieys remet les enquêteurs à leur place) et leur apparition progressive au fil du récit en fait un grand film féministe qui préfère procéder par petites touches plutôt que par un assommant manifeste. Le film arrive aussi à faire des choses assez folles avec un Bastien Bouillon en mode force tranquille et il distille au milieu de cet univers pas jojo quelques touches d’humour absolument bienvenues: on vient d’assister au grand polar mélancolique que Samuel Benchetrit ne réalisera jamais.

Alerte “c’est super le cinéma français”: voici probablement la meilleure comédie qu’on ait vue dans notre royaume depuis Tristesse Club voilà huit ans! Son titre: Tout le monde aime Jeanne, de Céline Devaux. La séance a commencé de la meilleure des façons, avec des vannes bien senties de Blanche Gardin et Laurent Lafitte autour de la question du consentement (ils sont bien placés pour savoir ce qu’il est permis de dire ou non sur la question… remember le Woody Allen gate ici même en 2016). Que raconte ce premier long bien rafraichissant, coup de cœur, séance spéciale de Ava Cahen intronisée cette année à la tête de la Semaine? Tout le monde a toujours aimé Jeanne. Aujourd’hui, cette dernière se déteste. Surendettée, elle doit se rendre à Lisbonne et mettre en vente l’appartement de sa mère disparue un an auparavant. À l’aéroport, elle tombe sur Jean, un ancien camarade de lycée fantasque et quelque peu envahissant… La jeune Céline Devaux, qui est aussi illustratrice, a intégré des morceaux en animation restituant ce qui se passe dans le cerveau toujours enfiévré de son personnage principal, mitraillé par toute sorte d’injonctions paradoxales; ce qui donne une certaine originalité au film (ce qui a alimenté les débats hier à la Soirée de la Semaine à la suite du film). C’est surtout la belle épopée colorée d’un personnage neurasthénique qui réussit l’exploit de maintenir le rythme tout du long (une grande comédie autour de la dépression et du filtre anesthésiant qu’il dépose sur les choses). Le film ne se contente pas d’un comique de dialogue (seule modalité du rire que connaît d’ordinaire la comédie à la française), mais passe une solide connaissance du registre burlesque et de la gestion ô combien difficile du silence. Veine comique qu’un Laurent Lafitte tout simplement dément exploite à merveille dans ce rôle de BG-beauf vieille connaissance d’école dont on tombe tous amoureux à la fin!

Deux mots rapido sur deux autres films présentés à Cannes: 1. Fumer fait tousser de Quentin Dupieux, présenté en séance de Minuit. Une farce rétro-futuriste qui fonctionne exactement comme les autres Dupieux, avec super casting (Adèle Exarchopoulos, Blanche Gardin, Gilles Lellouche, Jean-Pascal Zadi, Alain Chabat, Grégoire Ludig, David Marsais, Anaïs Demoustier, Oulaya Amamra et Vincent Lacoste), super idée (hommage au sentai du Club Dorothée, façon sketch des Inconnus, avec la crème du cinéma français) et surtout gros film à sketch où des personnages en collant se racontent des histoires qui font peur, façon Adrénaline et Parano au début des années 90 (pour celles et ceux qui se souviennent). Le résultat, évidemment absurde, est drôle sur le moment (c’est un film à sketch!), oubliable en sortant (ce n’est qu’un film à sketch!). Pour citer notre amie Amandine Rebourg de Nice Matin: «Fumer fait tousser, certes. Mais Fumer fait surtout bien marrer.» 2. Enys Men, de Mark Jenkin, un film présenté à la Quinzaine que… nous n’avons pas eu le temps ni l’honneur de découvrir… mais dont on dit partout qu’il est pour nous. Tourné en 16mm, ce film d’horreur se déroule sur une île inhabitée de la mer Celtique, où le travail quotidien d’une biologiste, observant des fleurs rares, se transforme en une exploration de l’étrange et de la métaphysique. On vérifiera donc comme des grands à la reprise de la Quinzaine à Paris (Jérémie qui forwarde tout sur le film est au taquet) si nous avons loupé le chef-d’œuvre de la Quinzaine (même si Men, diffusé ce soir, est une bombe absolue – Gérard vous en parle ici et on en reparlera dans la Gazette de demain).

Et, pour finir, voici le traditionnel petit tour du côté des prédictions de Madame Soleil pour le palmarès. Comme elle l’assure dans sa chronique du dimanche, Ôstlund qui a présenté The triangle of sadness en compétition ne sera pas au palmarès. En revanche, elle mise sur RMN de Mungiu, cinéaste qui, dixit sa boule de cristal, se retrouve toujours au palmarès (sans ladite boule, on aurait pu le dire, hein!). On vous parlera de son film dans la prochaine gazette. À voir aussi, sur les autres films de la compétition, notre Palmomètre Chaos.

