« Petite nature » de Samuel Theis: un film où il y a ce qu’il faut de pudeur et d’ouverture pour tous ses personnages

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Film de toutes les découvertes. Découverte d’abord d’un jeune acteur lunaire, Aliocha Reinert, dans la peau d’un môme de 10 ans enferré dans sa cité HLM en Lorraine. Il s’appelle Johnny, son frère s’appelle Dylan, et ces deux prénoms regardant vers l’Amérique nous en disent long sur leur extraction sociale (cf. L’archipel français de Jérôme Fourquet): une parcelle de France modeste ravagée par la désindustrialisation et la galère. Johnny doit s’occuper de sa petite sœur parce que le père a déserté et que la mère n’a pas de temps à consacrer à la cellule familiale, n’hésitant pas à lever la main sur les enfants quand il s’agit de les remettre en place.

Voilà pour le climat, très très chargé, du nouveau film de Samuel Theis, réalisateur qui avait déjà signé (avec Claire Burger et Marie Amachoukeli) Party Girl, caméra d’or en 2014 (l’année Winter Sleep). Et qui pourrait laisser augurer d’un cinéma caricatural filmant les déshérités comme des animaux en foire (ils n’ont peut-être pas les petites mœurs que nous, mais ce qu’ils sont touchants quand même!) On a eu une petite frayeur dans les premières minutes, quand le film amorce une dispute familiale puisée dans l’imaginaire Confessions intimes (avec les tables basses qui basculent par la fenêtre). C’est un trompe-l’œil: le film déjoue tous les pièges lacrymaux dans lequel s’enfoncent d’ordinaire les trois quarts de la production d’auteur tricolore. Champagne? L’ambiance est plutôt au Coca Cora, mais vous voyez l’idée.

Le petit Johnny a des capacités que son nouveau professeur fraîchement débarqué de Lyon (Antoine Reinartz, dans un rôle pédago qui lui va comme un gant) va déceler: l’enfant est précoce, mais a besoin d’être accompagné. Sa mère ne l’entend pas de cette oreille: elle craint que le gamin à la maturité certaine («C’est ma fierté») nourrisse des ambitions qu’elle ne pourra lui offrir, dans ce creuset lorrain où sévissent les petites frappes (c’est maman qui somme son fils tout chétif d’apprendre à rendre les gnons qu’on lui donne) et un sens de l’orthographe douteux (c’est Johnny qui écrit lui-même ses propres dispenses scolaires). Au contact du lumineux prof, le petit Johnny fantasme une vie où il pourra s’émanciper d’un bien lourd carcan. Jusqu’à développer des sentiments de plus en plus troubles pour son confident, toujours en chemise impeccable repassée, qui lui dispense ce que la France de la troisième République appelait l’instruction. La confiance qui se noue entre les deux dépasse évidemment le cadre scolaire, vous l’aurez compris.

Comme dans Un Monde de Laura Wandel, le monde est perçu à travers le regard du gamin, dans une mise en scène very élégante qui prend le temps de capturer des regards et qui ne cherche pas le contrechamp facile sur le moindre dialogue. On sait à quel point filmer des enfants en éveil prépare parfois le pavé à une prise d’otage émotionnelle, mais le film a juste ce qu’il faut de pudeur et d’ouverture pour tous ses personnages (y compris les grands frères lascars pas vraiment sympathiques). Rareté dans le cinéma français: toutes les scènes à haute intensité émotionnelle visent juste – on présume une certaine part d’improvisation dans ces dialogues réussis – et les discrètes pointes d’humour ne se font jamais au chantage à l’applaudimètre. Ou comment une mise en scène très esthétisante ne s’exprime pas, pour une fois, au détriment des personnages. Chapeau, les p’tis clous! G.R.

9 mars 2022 en salle / 1h 35min / Drame, Comédie
De Samuel Theis
Scn Samuel Theis, Gaëlle Macé
Avec Aliocha Reinert, Antoine Reinartz, Mélissa Olexa

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