[JAM] Quand la série trash de Chris Morris faisait très mal au politiquement correct

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Imaginez un scénario de Todd Solondz réalisé par David Lynch et vous obtenez Jam, l’une des séries les plus drôles et les méchantes de l’histoire.

Diffusée en Grande-Bretagne sur Channel 4 dans la cadre de l’émission culte The 11 O’Clock Show en 2000, la série Jam reste inconnue en France. Hélas. L’homme derrière le massacre? Chris Morris, provocateur connu pour ses parodies de flash infos dans Brass Eyes et The Day Today. Avec Jam, stoppé net dans son élan au bout de six épisodes, car jugé trop pernicieux (et donc trop efficace dans ses provocations), il transgresse en bonne compagnie de comédiens très doués tous les tabous (nécrophilie, zoophilie, pédophilie) et dépasse haut la main les bornes du politiquement correct. C’est hardcore, c’est sale, c’est pervers, mais c’est hilarant.

Il existe de ces projets qui n’auraient jamais dû exister. La série Jam en fait partie. Cette marmelade a tellement peu fait l’unanimité qu’elle a été arrêtée au bout de six épisodes hallucinants pour ce qu’ils montrent et surtout pour ce qu’ils disent ou suggèrent. Pour comprendre son fonctionnement, il faut rentrer dans le cerveau de son créateur, Chris Morris, qui a manifestement eu envie de rassembler tous ceux qui ont le même sens de l’humour bizarre que lui. À l’écouter, rien n’est plus drôle qu’une mère de famille hystérique qui bousille une partie de chaise musicale entre enfants en jetant chaque enfant qui essaye de prendre la place de sa fille. La scène est filmée en contre-plongée, sans dialogues, avec en fond une musique apaisante d’Aimée Mann, afin de créer un contraste hilarant. La caméra statique permet de donner un plan d’ensemble. Ce n’est qu’un des sketchs de Jam et ce n’est pas le plus perturbant. Vu que la série n’a pas eu le temps de connaître un essoufflement, tous les sketchs sont d’une égale réussite. Ils sont tous construits sur les mêmes bases, la même atmosphère poisseuse et le même humour méchant consistant à donner raison aux psychopathes et à rendre ridicule tous ceux qui prétendent appartenir à une norme. C’est ce glissement proche du fantastique, ce dérapage jamais convenu qui intéresse Morris.

À l’origine du phénomène, il y a une émission de radio trash, Blue Jam, déjà initiée par Chris Morris. Le concept a été adapté pour la télévision. Sauf que ce qui passait oralement pour une blague potache devient à l’écran un véritable massacre des valeurs, intolérable pour certains (il fallait lire certaines réactions de spectateurs horrifiés par le spectacle). Pêle-mêle, on peut voir dans ces six épisodes une acupunctrice très spéciale qui enfonce des clous à la place des aiguilles et transforme ses patients en crucifix agonisants; une agente immobilière qui négocie le prix d’un appartement pour le compte d’un pervers adepte de triolisme; une mère et un père de famille irresponsables qui ne s’inquiètent pas de ne pas voir leur enfant rentrer à la maison le soir et apprennent avec un détachement froid qu’il a été retrouvé assassiné le lendemain; un pédopsychiatre urophile qui passe à la question un gamin attardé et sa maman anxieuse; un homme qui se jette du premier étage et recommence jusqu’à être en morceaux afin de savoir de quel étage il devra se jeter s’il veut se suicider sans se rater; un couple, convaincu que l’esprit d’un homme de 50 ans habite l’esprit de leur fillette, fait greffer un pénis à cette dernière; un docteur qui drogue ses patients et leur découvre un coma sans symptôme de coma; une femme masochiste et séduisante comme le diable qui demande à un quidam de lui caresser les seins à la seule condition qu’il accepte de se faire battre; un zoophilie qui pleure de ne plus pouvoir faire l’amour à son clebs, etc.

Aux histoires sordides s’ajoute un traitement visuel privilégiant les couleurs sombres avec des effets stylisés, variant du stroboscope aux ralentis, pour mettre très mal à l’aise ou alors charrier des sentiments contradictoires allant de la surprise à l’angoisse en passant par le rire. Pour donner une idée, ça fonctionne un peu comme si le spectateur avait absorbé une substance illicite qui flouerait sa perception et l’inciterait à accepter avec beaucoup de recul des situations insoutenables qui d’ordinaire généreraient l’effroi. Par-dessus tout, une musique anxiogène, très inquiétante, semble prévenir qu’il faut toujours s’attendre au pire au détour du plan suivant. Voire même du sketch suivant, étant donné qu’il n’y a aucune limite. Un peu comme dans L’hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier – qui devrait trouver la série à son goût – où la lenteur traduisait la naissance d’un événement monstrueux. Tous les sketchs s’achèvent par une pirouette absurde qui invite incidemment à se repasser le morceau en boucle. C’est aussi pour cette raison que la série fonctionne encore mieux lors d’une seconde vision. Une fois que le ton est donné, on comprend mieux là où Morris veut en venir. Il peut au moins s’enorgueillir d’avoir semé beaucoup de trouble. The Daily Mail a qualifié son Brass Eyes de «programme le plus glauque jamais diffusé». Peur de rien, qu’on vous dit.

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