5 films chaos vus en 2021: le top de Charles Tesson

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Au dernier Festival de Cannes, Charles Tesson s’était confié au Chaos pour évoquer, dans un grand entretien fleuve, son ultime édition aux manettes de la Semaine de la Critique. Pour notre bilan de fin d’année, l’ancien délégué général nous donne ses 5 films préférés en 2021.


Onoda (Arthur Harari)
C’est une histoire de fous et pas seulement pour le héros mais pour tous ceux qui se sont lancés dans l’aventure de ce film, à commencer par le réalisateur Arthur Harari (un autre pays, une autre culture que la sienne, tourner avec des acteurs dont il ne parle pas la langue) et pour la production aussi (pas simple à financer, tournage héroïque au Cambodge, voir le passionnant récit dans Sofilm). C’est une histoire insensée, qui avait déjà donnée la fièvre à Sternberg (The Saga of Anatahan), au sens où Tanizaki parle de son côté d’Un amour insensé. Amour de même nature mais ayant un autre objet car amour inconsidéré pour la patrie, de ce qui forme cet amour jusqu’à l’uniforme destiné à le rendre visible, identifiable. L’uniforme qui donne des ordres et est le seul en mesure, pour qui le porte, de défaire l’ordre originel donné. Ou comment la raison politique, militariste, expansionniste, impérialiste engendre cette forme de folie. Onoda est fou mais pas «idiot», contrairement à L’idiot d’Akira Kurosawa, soldat démobilisé, victime de la guerre, traumatisé à jamais. Sa folie, qui met le chaos dans sa tête, vient du fait qu’il a deux pères, qui se complètent et se contredisent. L’un, le vrai, biologique, la joue Japon traditionnel. Il offre à son fils qui va partir à la guerre un sabre court ou wakizashi, pour se faire hara-kiri, au cas où, afin de ne pas donner ou laisser son corps à l’ennemi tout en lui disant: «Ton corps, c’est la patrie.» On ne saurait mieux dire. Et Taniguchi, son père d’adoption, qui a le visage du Japon, de lui dire le contraire : ne pas se rendre ni se supprimer mais se battre jusqu’au bout. Être le dernier homme japonais sur terre quitte à être le premier d’une nouvelle ère promise. D’où cette reconstitution d’une île ailleurs, comme si on l’arrachait à la fin à sa terre devenue la sienne (ah cet hélico qui décolle, l’enlève à cette île, son Japon à lui!!) pour le ramener dans un Japon défait où selon sa logique, celle d’ordre donné et ingéré, aucune place pour lui n’est désormais tenable. Tout cela aurait pu virer en mode robinsonnade sympathique, post Pierrot le fouQu’est-ce que je peux faire, je sais pas quoi faire!») et pour Onoda (seppuku quoi faire!) mais c’est tout le contraire car Onoda a une mission, liée à une parole qui est un ordre, sa raison de vivre, car seul celui qui a fait de Onoda ce corps-patrie-parole aux ordres de la nation pourra se dédire et le défaire de cette parole qui l’attachait à son pays. Tragique mais vrai. Bref, si on veut un tant soit peu comprendre le chaos du monde, sa folie, il faut passer par la case Onoda.


Lamb (Valdimar Jóhanssonn)
Une satire réjouissante de la gentrification animale opérée par les humains. Oh qu’il est mignon cet enfant-animal qu’on a envie d’adopter. La mère a ses raisons: un enfant mort, un autre, beau et doux comme un agneau (tombé du ciel et de la bergerie), qui vient panser ses blessures et qu’elle a envie d’adopter comme si c’était un vrai enfant, pour remplacer l’autre, à jamais perdu. Autre histoire d’amour insensée là aussi. Le mari, cool et compatissant, bienveillant, entre dans son jeu et le beau-frère, principe de réalité du spectateur face à la folie de ce couple (un peu le loup dans la bergerie), va lui aussi finalement entrer dans la ronde et devenir doux comme un agneau. Et les animaux? Le chien, le chat, habitués des lieux, ayant leurs espaces, sont excellents dans leur registre respectif. De vrais personnages. Et les moutons, agneaux, brebis? La mère biologique, qui réclame son dû en se postant à la fenêtre de la maison, à l’écart de la bergerie (le petit qu’on lui a enlevé, arraché à son milieu et son espace) sera sauvagement éliminée. La 1ère partie, à hauteur du règne animal, est formidable, le chien étant le lien et le liant entre ces mondes tandis que le chat, moins sociable, la joue perso. La seconde partie, à hauteur d’humains, suit ce dérèglement entre l’empire des sentiments (avoir un enfant, quel qu’il soit) sans être trop regardant sur le visible, sauf à y voir la communion heureuse et idyllique entre le règne humain et le règne animal mais à sens unique, sans avoir demandé au préalable aux animaux leurs avis sur la question. La troisième partie, à sa manière cruelle, rééquilibre les choses, redessine les frontières, le partage entre les deux mondes avec le père animal, biologique, en mode Belzebuth qui a envie de buter tout le monde, qui règle son compte au père adoptif et met fin de façon tragique à cette histoire insensée, tendance Pialat inversée: «Si vous les humains, vous nous aimez, sachez que nous, les animaux, on ne vous aime pas.» A trop aimer le Lamb, on peut finir en lambeaux, en «human gigot».


Titane (Julia Ducournau)
Un film malaisant, pas spécialement aimable, qui ne cherche pas à plaire, qui dérange. Démonstration de force, parfois rutilante mais souvent monstrueuse car toujours dans la douleur. Vivre est une souffrance. De belles filles sur le capot, certes, mais sous le capot, le moteur et sous le châssis de la voiture (voir le début), le pot d’échappement, l’huile de vidange. Papa est au volant puis elle, dont la conduite est simple: trucider le type qui l’importune au sang couleur de sperme. Histoire de métamorphose douloureuse: celle d’une fille en garçon et d’une fille en fille-mère. Après Lamb et son enfant mi agneau, mi humain, un autre monde en gestation. Dans La mouche, Cronenberg, fan de mécanique et de moto, avait donné à la cabine de téléportation la forme géante d’un monocylindre de Ducati. Autre histoire de transport mécanique ici, de copulation secouante et perturbante. Qu’a-t-elle dans le ventre ou dans le moteur: monocylindre, bicylindre, quatre cylindres en ligne? Elle qui aime les voitures va tomber amoureuse d’un camion de pompier. Autre histoire d’amour insensée, une fois de plus. Avec ce père (Vincent Lindon formidable en vieux super héros fatigué) qui s’acharne en dépit des apparences à voir en elle ce fils perdu et cette mère qui va lui redonner un enfant. Un fils et une mère, deux pour le prix d’un ! Encore une histoire de fous. On a parlé un peu vite de Crash à propos de Titane alors que le moteur secret du film, celui qui lie ce pompier à cette jeune fille enceinte qui se transforme en garçon, serait plutôt le Cronenberg de M. Butterfly. Les apparences sont trompeuses et on les aime pour cela, pour aller voir au-delà du rideau dont elles se parent qu’il n’y a rien à voir, juste le leurre d’aimer, tant qu’il est l’heure. On a besoin de cela pour pouvoir aimer. Le carburant de l’amour. Elle, d’y croire et de se sentir aimée pour le fils qu’elle n’est pas encore et a envie d’être, face à ce père d’adoption en mal d’enfant (celui qu’elle est à ses yeux, celui qu’elle porte en elle). Et lui, prêt à tout, dans le déni de la mort de son fils, pour le retrouver, quel qu’il soit. Soit les formes que prend l’amour pour donner forme à une réalité qui rend l’amour possible et vivable sans être regardant sur le réel. Père ne vois-tu pas que je brûle? Au feu, les pompiers!


Feathers (Omar El Zohairy)
Découvert en 2021, à la Semaine de la Critique, où il a remporté le Grand Prix Nespresso décerné par le jury présidé par Cristian Mungiu et récompensé du prix Fipresci des sections parallèles et ayant circulé en festival et beaucoup fait parler de lui, le film sera distribué en 2022. Du gros et bon chaos à venir, donc. Quelques mots, pour mettre en appétit. Cela se passe en Égypte aujourd’hui. Une histoire de papa poule qui, suite à un tour de magie, pour faire plaisir à ses enfants, est transformé en poulet. La mère de famille va hésiter entre veiller au grain (bien élever et prendre soin de son animal de mari) ou lui voler dans les plumes (père, j’ai envie que tu brûles !). Soit du Tod Browning (le tour de prestidigitation qui tourne mal, version Lon Chaney ringard mais sympathique) sur fond de naturalisme à la Stroheim. Plus l’histoire est folle, incroyable et insensée et plus notre regard sur le monde devient plus clair, évident.


A New Old Play (Qiu Jiongjiong)
Le film a été découvert et récompensé à Locarno et montré et récompensé récemment au festival des Trois Continents. Ce film fleuve, dont on espère qu’il trouvera un distributeur en France, m’a fait penser à ces bricoleurs maniaques qui arrivent à construire un bateau miniature dans une bouteille. Là, il s’agit de faire rentrer l’histoire de la Chine du 20ème siècle (des années 20 à la Révolution Culturelle) dans une autre bouteille, puisqu’il s’agit de l’opéra traditionnel chinois. Chaque scène est un tableau singulier et sidérant et le film, un vaisseau qui nous transporte au fil de l’histoire tumultueuse de Chine dont chaque scène ou tableau lui donne une forme inédite et singulière, narrativement, politiquement et esthétiquement. Théâtre de l’histoire et histoire du Théâtre. Le bateau et la bouteille. Jusqu’à l’ivresse.

PS: Autre film chaos 2022 à surveiller, Bird Eyes de Martika Ramirez Escobar, premier long métrage d’une jeune cinéaste philippine née en 1992. Le film sera en compétition au festival de Sundance, en janvier 2022. Une jolie surprise et un bel hommage au cinéma populaire philippin (les séries Z, les films d’action et de bagarre, ce qu’on appelle le «Macho Formula Film») à travers les aventures et mésaventures d’une grand-mère, qui écrit des scénarios et réalise ce genre de films. Il y a du Un jour sans fin dans l’air. C’est brillant, drôle, inventif, très réjouissant.

Là où tout est chaos, le regard sur le monde devient plus clair. C.T.

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