[INTERVIEW KELSEY EGAN] Réalisatrice de «Glasshouse», révélation chaos

0
1634

Etrangement, c’est grâce au Covid-19 que nous avons pu découvrir Glasshouse au Festival Fantasia dont l’édition 2021 a eu lieu en partie en ligne, pour ceux qui ne pouvaient pas prendre l’avion pour se rendre à Montreal. Or, rien de plus opportun qu’une pandémie pour apprécier ce film post-apocalyptique qui raconte la survie d’une famille dans une verrière après qu’une bactérie a rendu l’air irrespirable. Ce premier film sud africain de Kelsey Egan produit le même impact qu’Aux Frontières de l’aube (Kathryn Bigelow, 1987) en son temps. La réalisatrice, qui vient de terminer le tournage de son deuxième long métrage, a pris sur son temps pour nous parler.

INTERVIEW: GÉRARD DELORME

Comment le Covid a-t-il affecté la production de Glasshouse?
Kelsey Egan:
Avec mes coscénaristes Emma et Fred, nous avons présenté l’idée originelle en février 2020, bien avant de connaître l’impact que le covid allait avoir sur le monde. Showmax nous a alors donné le feu vert pour un programme de 3 films. C’était inespéré! On leur en avait pitché 8 en espérant qu’ils en prendraient un. Et cette nouvelle nous est arrivée une semaine avant que l’Afrique du Sud entre en confinement. J’ai passé la plupart de cette période seule, ce qui aurait pu être éprouvant, mais j’ai eu la chance d’être occupée, et j’ai consacré mon temps à écrire ces trois scripts en collaboration avec mes partenaires. Ce qui aurait pu être une période solitaire et effrayante s’est avérée une bulle merveilleusement productive avec ma famille de cinéma. Tout s’est aligné au bon moment. On n’aurait pas pu imaginer mieux.

La verrière elle-même (Glasshouse en anglais) est un lieu idéal pour situer une histoire isolée du reste du monde. Qu’est-ce qui est arrivé en premier, l’idée ou la verrière elle-même?
C’est amusant. Le coeur de l’histoire existait, et ma co-scénariste Emma connaissait l’existence du Pearson conservatory qui est situé dans le plus vieux parc de Port Elizabeth. Elle l’avait en tête, parce qu’elle l’avait visité dans son enfance. Elle m’a montré des photos que j’ai trouvées incroyables. C’est une véritable verrière victorienne importée d’Angleterre, et la seule qui subsiste sur les trois qui ont été construites. Nous savions que c’était un décor idéal, et nous avons commis cet acte absolument interdit qui consiste à écrire un script en pensant au décor, alors qu’on ne savait pas du tout si on pourrait jamais obtenir l’autorisation d’y tourner. Lorsque les autorités nous ont accordé leur soutien, c’était comme un rêve devenu réalité. Un mariage parfait entre le concept et le décor.

Le script lui-même est très dense, il traite de thèmes multiples: la mémoire, le mythe, la famille, la manipulation… Dans quel ordre ces éléments se sont-ils mis en place?
C’est difficile de tout reconstituer, mais Emma est partie d’une idée qui incluait une famille dans cette verrière. Ensuite est arrivé le thème de la mémoire, qui nous touchait toutes les deux: elle connaît dans son entourage quelqu’un qui souffre de démence, je connais quelqu’un qui souffre de perte de mémoire immédiate. Nous avons aussi fait l’expérience d’évènements qui transforment la vie. On a tendance à dire que ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort, mais en réalité, certains traumatismes ne vous améliorent pas, au contraire. Nous voulions explorer cette idée de la mémoire qui peut aider autant qu’elle peut être néfaste. Elle est essentielle pour l’identité. Sans elle, aucune relation ne pourrait exister. Mais elle est aussi à double tranchant : parfois il est difficile de se détacher de ce qu’on aimerait oublier. J’ai voulu étudier ça dans le cadre d’un récit spécifique et isolé. Et la verrière de Pearson nous a permis de glisser une subtile allégorie du colonialisme. Vous avez ce décor idyllique et ce mythe que vous créez pour votre famille afin de préserver vos possessions et votre identité, mais à quel prix? Quel sang a été versé, quelle pourriture suinte dans le sous-sol pour couvrir cette illusion de sécurité? Toutes ces choses se sont fondues d’une façon fonctionnelle.

La famille utilise la répétition pour conserver la mémoire de leur histoire, mais on se rend compte que l’histoire évolue en fonction des gens qui la racontent et l’arrangent selon leur propre intérêt. La vérité officielle est variable.
C’est un autre aspect de cette période inquiétante que nous vivons et qui a fini par nous impacter. Aujourd’hui, chacun a une version différente de la vérité à propos du virus. Et c’est épuisant. Quand j’ai grandi, il ne me serait pas venu à l’idée de remettre en question une vérité acceptée comme universelle et transmise par les informations. Tout d’un coup, différents groupes croient différentes choses, et vous vous retrouvez à discuter avec des connaissances sans pouvoir vous mettre d’accord, c’est très déroutant. Nous y pensions beaucoup en tournant. Il y avait beaucoup de parallèles avec la réalité dans les thèmes, et je suis sûre qu’une partie de ces relations ont affecté ce que nous avons écrit, mais on ne s’en était pas rendu compte au départ.

L’intrus rappelle le personnage de Clint Eastwood dans Les proies, et très étrangement, l’histoire débouche sur une situation qui rappelle en partie un autre film de Don Siegel, L’invasion des profanateurs. Aviez-vous ces films en tête?
Et nous qui croyions être malignes! Comme quoi toutes les bonnes idées ont déjà été utilisées! Je n’avais pas vu Les proies avant d’écrire, et mon producteur et quelques autres personnes qui ont lu le script ont fait remarquer un certain nombre de parallèles avec le film de Siegel, ce qui m’a incitée à le voir avant de passer à la réalisation. Effectivement, j’ai compris: il y a cet intrus mâle qui détruit l’équilibre. Mais j’espère que la logique derrière Glasshouse diverge suffisamment de celle des Proies pour que le film tienne par lui-même. Il nous importait aussi que les spectateurs ne perçoivent pas la famille comme nécessairement sinistre. On n’est pas sûr de qui a tort et qui a raison. Tous font des choses moralement discutables. Leurs actions les moins admirables sont motivées par des peurs que nous connaissons tous. Et même si le comportement de l’étranger peut choquer, ses motivations sont compréhensibles: le désir d’avoir une maison, d’être reconnu et ne pas être oublié. J’aime explorer des situations où des choses mauvaises arrivent, sans qu’on puisse blâmer quelqu’un en particulier.

Votre premier court-métrage date de 2008 et depuis, vous avez travaillé dans des départements variés (actrice, productrice, scénariste, réalisatrice d’effets spéciaux…). Comment ces expériences ont-elles contribué à Glasshouse?
J’ai toujours voulu devenir réalisatrice et depuis 2008, je n’ai pas arrêté de travailler dans ce but, en essayant de provoquer l’opportunité et de convaincre les gens de me donner une chance. Mais de travailler dans des départements variés a été une expérience incomparable, parce que ça m’a permis de comprendre le processus de production depuis des points de vue multiples, et chaque département a ses propres règles. J’ai compris que ce qui marche bien pour chaque domaine leur permet de maximiser leur contribution.

Vous avez grandi aux Etats-Unis avant de vous installer en Afrique du sud. Qu’est-ce qui vous a amenée au cinéma?
J’ai étudié les neurosciences et le comportement à New York et j’étais à cette période de la vie où on apprend sur soi-même. Et une chose que j’ai apprise, c’est que je ne pouvais m’accomplir que par la pratique d’une activité créative impliquant une collaboration avec d’autres. Autrement, je déprimais. J’avais depuis longtemps envie de faire une grande étude de comportement en Afrique, et un beau jour, j’ai décidé de couper les ponts et de suivre une voie artistique. A cette époque, j’étais autant intéressée par le théatre que par le cinéma, et j’ai compris que si je voulais devenir la scénariste ou la réalisatrice que j’espérais, j’avais besoin de sortir de ma bulle, de m’exposer à d’autres façons de vivre et à des histoires différentes. En m’installant en Afrique du sud, je suis tombée amoureuse de ses habitants et de ses histoires, et j’ai trouvé le moyen de mettre mon écriture au service de points de vue différents, plus authentiques.

Vous auriez pu faire Glasshouse aux Etats-Unis de la même façon?
Je ne crois pas. La valeur de production que notre équipe a apportée en Afrique du sud, nous n’aurions pas eu les moyens de l’obtenir aux Etats-Unis. Je viens de terminer le tournage de mon second long métrage, et c’est la même chose. Le rapport qualité/prix dépend du taux de change, mais aussi d’autres facteurs… Quand un producteur américain vient ici pour tourner, il a toujours une surprise. Il y a tellement de techniciens doués ici. Sans arrêt, des productions internationales viennent tourner chez nous parce que nous avons un très grand choix de décors naturels qui peuvent passer pour l’Amérique ou le Moyen-orient. Nos équipes y sont habituées, mais elles passent sous le radar. Donc quand j’ai distribué des rôles, j’ai choisi des acteurs locaux. Je leur ai juste demandé d’être neutres. On s’adresse à un public international, mais ils n’avaient pas besoin de faire semblant d’être ce qu’ils ne sont pas. Je crois que ça commence à avoir du sens. Les publics veulent voir ce qui vient du reste du monde. Et ça me permet de renvoyer l’ascenseur aux Sud-Africains qui m’ont accueillie.

Vous avez une façon d’utiliser le langage visuel et le langage verbal avec un bel équilibre qui contribue à faire la part du mythe et de la réalité. Ce qui est un peu le thème du film.
En tant qu’espèce, nous sommes des raconteurs d’histoires. Nous créons les histoires qui déterminent comment nous vivons, de la bonne ou de la mauvaise façon. Et l’art de la narration, les fables, les contes moraux, les contes de fées, reviennent aux mêmes schémas: vous serez punis si vous faites ceci, récompensés si vous faites cela. Le cinéma remplit cette fonction, parfois dans des proportions effrayantes qui ne sont pas toujours discutées comme elles le devraient. En tant que cinéastes, nous avons une lourde responsabilité. Nous devons faire attention aux messages que nous véhiculons, et même nous demander si nous devons faire passer des messages. Ayant grandi aux Etats-Unis, je ne me suis pas rendu compte de la propagande à laquelle j’ai été soumise depuis mon enfance jusqu’à ce que je m’en aille. Je n’avais jamais remis en question le fait que j’étais née dans le plus beau pays du monde, la chance que j’avais parce qu’il n’y avait pas d’équivalent, etc… Des conneries! Il suffit de voyager pour s’en rendre compte. J’ai avalé ces histoires à un niveau subliminal, mais c’est choquant de réaliser à quel point elles peuvent vous entrer dans la peau. Le cinéma peut faire la même chose. Et nous ne sommes pas nécessairement conscients de la façon dont il peut déformer notre perception. On s’en rend compte avec la remise en question de la réalité par les fake news, qui sont un phénomène récent et très déconcertant. Nous avions ça en tête en écrivant. Quant aux légendes, nous sommes tous à la recherche d’un peu de magie dans le monde et d’une façon de regarder les choses qui les rendent moins douloureuses, ou plus rassurantes. Mais à quel prix? Nous devons continuer à nous poser ce genre de questions.

Où en êtes-vous de ce programme de trois films?
Ironiquement, celui dont je viens de terminer le tournage est celui que j’ai essayé de réaliser depuis 8 ans en espérant que ce serait mon premier. Il devait se tourner en 2019 et à la dernière minute, une partie du financement est tombé à l’eau. Nous avons mis le projet en attente, jusqu’à cet accord de trois films qui nous a permis de tourner Glasshouse en premier. Et cette année s’est avérée propice pour tourner ce projet qui ne fait pas partie de l’accord. A présent, nous travaillons à verrouiller l’emploi du temps pour les deux suivants de l’accord. Mais l’année et demi écoulée a été vraiment très dense et excitante! C’est comme un déluge qui se met à tomber après une longue période de sècheresse. Mais je suis très heureuse de l’opportunité parce que j’adore faire ça.

Vous venez de tourner The fix, l’histoire d’une fille qui, après avoir pris une nouvelle drogue à une fête, devient malgré elle la solution pour sauver l’humanité…
Oui! Notre monteur y travaille dur en ce moment même. J’ai pris une semaine pour me remettre du tournage fin novembre et je commence avec lui un premier montage director’s cut en décembre. C’est le projet que j’ai porté dans mon cœur pendant longtemps et qui m’a donné l’énergie de pitcher ces autres projets. J’ai maintenant le soutien d’un groupe de financiers et de producteurs respectueux du processus créatif et nous avons une vision commune de ce que doit devenir le projet. Il s’agit d’un travail authentiquement sud africain capable de plaire à un public international. Cette émergence du cinéma sud africain est en train de devenir une réalité perceptible, d’abord dans les festivals, mais aussi avec des projets de collaboration qui se multiplient.

Propos recueillis par Gérard Delorme

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici