Il est pas beau mon cul-culte? Distribué en France dans les années 80 par Scherzo films, Café Flesh raconte la peur nucléaire de cette décennie par le prisme du porno.
Dans les années 70, Stephen Sayadian est lecteur du Professeur Choron et de son Hara-Kiri (oui, oui, même aux États-Unis), il cherche à œuvrer dans la satire et travaille dans le pub, devient directeur artistique de Hustler. Tout bascule le 6 mars 1978, lorsque Larry Flint, le fondateur et patron du magazine, est touché d’une balle tirée par un sniper depuis un immeuble alentour. Un coup de feu lui fait perdre l’usage de ses jambes et incite le discret Sayadian à changer de voie, voire à se protéger – NB. ça vient de là tous les pseudos qu’il a utilisés, y compris pour réaliser des épisodes de la série Les dessous de Palm Beach dans les années 90? En réaction, il quitte Hustler, part fonder une boîte de cinéma avec le journaliste Jerry Stahl et le photographe Francis Delia et conçoit parallèlement des affiches de longs métrages comme New York 1997 et The Fog de John Carpenter, Massacre dans le train fantôme de Tobe Hooper ou Pulsions de Brian de Palma. Sayadian est partout, on adore!
Venant du cul, autant rester dans ce domaine de prédilection et, pourquoi pas, devenir spécialiste-ès pornos bizarros. Au début des années 80, le marché des cassettes vidéo pour adultes commence à peine à se développer et Sayadian flaire le bon filon. Après l’expérience gagnante de Nightdreams, son premier porno surréaliste tourné avec 60.000 dollars sous le pseudo Rinse Dream, avec du Wall of Voodoo et du Erik Satie à la BO, il nourrit une bonne idée bien zarbie pour son second long. À savoir un film de genre hybride combinant codes SF et postures pornographiques, imaginant un monde où l’on tatouerait les porteurs d’un virus (l’ombre du sida plane, celle du totalitarisme aussi) et en s’inspirant des metteurs en scène du centre-ville de Los Angeles qui incorporaient des aspects de la pornographie dans les films d’avant-garde. Comment faire? Simplement en faisant l’inverse des autres, soit de l’avant-garde dans le porno. D’où, dans Café Flesh, des décors et des costumes invraisemblables directement issus de la scène avant-garde. C’est la clef de son inspiration, mais aussi la réponse à nos nombreuses interrogations: pourquoi cette femme au foyer s’envoie-t-elle en l’air avec un laitier vêtu d’un costume de rat? Pourquoi ce cadre sup avec un crayon géant en guise de tête culbute-t-il ainsi sa secrétaire? Les réponses coulent désormais de source. C’est de l’art, madame, autant que du cochon!
Ainsi, l’action de Café Flesh se déroule après une guerre nucléaire où la majeure partie de la population (99%) se retrouve sexuellement contaminée et ne peut plus baiser. Du coup, ceux en panne de désir se contentent d’aller observer des shows robotisés prodigués par ceux, rares (les 1% restants), qui n’ont pas été contaminés par la menace et qui peuvent baiser comme des lapinous. En observant ces performances, ils souffrent en silence en se remémorant quelques restes de leurs étreintes passées et les spectacles correspondent à des situations de la vie courante ou professionnelle ouvertement pastichées. Un peu comme chez Warhol? Absolument, c’est du porn post-nuke pop-art au fond politique. Et ça marche: ce beau cauchemar érotique où le bleu est une couleur chaude, tourné en onze jours dans un petit studio au cœur de Los Angeles avec 100.000 dollars grâce à l’argent des peep-shows et dans des conditions WTF (électricité illégalement branchée pour alimenter l’équipement, figurants recrutés à l’arrache dans une banque de sang et une clinique de méthadone – c’est Sayadian qui le dit!), remplit pleinement son objectif. Le manque de moyens n’étant pas un frein à la créativité, bien au contraire, donnant une proximité chaude et en même temps une réelle étrangeté froide avec ces mises en abyme incontrôlables qui fonctionnent à plein, dans le plus grand cabaret de notre monde en ruines, entre distanciation et érection. Comble du sacrilège: on ose s’évoquer l’univers d’un Salvador Dali dans le surréalisme en scène des spectacles à mourir d’amour, comme on pensait à celui de Luis Buñuel en découvrant un autre porno mâtiné de psy et de retournements fantastiques (Defiance of Good, de Armand Weston, le porno préféré de Gaspar Noe). Il n’y a pas de hasard: les grands esprits finissent toujours par se rencontrer. Et les pornos peuvent devenir de sacrés bons films.
Réalisation: Rinse Dream (alias Stephen Sayadian)États-Unis Genre: Pornographie Durée: 74 minutes Sortie: 1982 |
Réalisation: Rinse Dream (alias Stephen Sayadian)

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