Quand Nazarin fut présenté au Festival de Cannes, en 1959, certains critiques reprochèrent à Luis Buñuel d’avoir basculé dans le camp catholique. Dans un entretien, il répondit : « Je suis athée, grâce à Dieu! »
Cela se passe en 1900, pendant le règne du dictateur Porfirio Diaz. Dans le chaos ambiant, un prêtre (Francisco Rabal) défend les parias, quitte à se faire conspuer par ses pairs. Il tombe sur deux femmes diamétralement opposées mais toutes deux mises au ban de la société avec lesquelles il va entamer un chemin de croix aussi languissant que mortifère. La tristesse sied bien au cinéma de Buñuel, cinéaste iconoclaste, pour pointer du doigt la dictature et la bêtise humaine dans toute son horreur.
Comme chaque film de Buñuel, Nazarin a sa petite histoire. C’est un projet douloureux que le réalisateur a mis un certain temps à monter: il avait acheté en 1947 les droits du roman en Espagne et les avait alors revendus à un producteur parce qu’il n’avait pas le budget adéquat pour le tourner. Dix ans plus tard, Buñuel est au sommet de son art, en ayant réalisé entre autres quelques chefs-d’œuvre dont le mémorable Los Olvidados. Dès lors, il parvient à récolter les fonds nécessaires pour tourner son œuvre mais ne résout pas tous ses problèmes. Le film est sélectionné au festival de Cannes en 1959. Ce qui peut assurer une certaine notoriété à Don Luis. Hélas, il provoque la colère des producteurs qui s’opposent à ce que le film soit sélectionné et provoquent un beau bordel sur la Croisette. L’anecdote veut que ce soit le réalisateur John Huston qui ait soutenu le film pour qu’il atterrisse finalement en compétition pour la Palme. Coup de théâtre: Nazarin remporte finalement le Prix International au grand dam de ses détracteurs d’autant que les critiques de l’époque s’avèrent plutôt favorables. C’est non seulement un grand film mais surtout une implacable étude de mœurs avec l’humanité passée au rouleau compresseur. Et, comme un bon nombre des films de Buñuel, il risque d’être mal compris.
Nazarin n’appartient pas au registre du surréalisme mais à celui du constat social avec en creux une métaphore – voire une allégorie – politique (un peu comme dans Le journal d’une femme de chambre où l’éclair de la fin semblait annoncer le sombre destin d’un pays) et surtout la volonté de coller à la vérité nue avant de céder à la fantaisie formelle. Il n’y a par ailleurs aucune échappatoire et le récit s’avère très linéaire pour coller à l’aspect prosaïque du chemin de croix. Accessoirement, c’est un récit sur la désillusion et la perte de la naïveté dans un monde rongé par le mal. Et comme souvent les plus pernicieux ne sont pas nécessairement ceux que l’on pense.
Buñuel passe souvent pour un artiste anticlérical alors qu’il est en réalité fasciné par la religion d’un point de vue humain. C’est plus complexe que simplement critiquer avec la distance et l’ironie du moraliste un système à fortiori inattaquable. Par exemple, La voie lactée, qui était très inspiré du cinéma de Wojciech Has, énumérait toutes les hérésies du catholicisme à travers les pérégrinations picaresques de deux hommes jusqu’à Saint-Jacques de Compostelle. Sous la provocation apparente, une attirance envers ces gens en quête de spiritualité et les rites religieux, voire un certain respect. Paradoxe probant: lors de la présentation de Nazarin à Cannes, l’office catholique du cinéma faillit décerner un prix au film! De même, la présence des deux curetons dans Un chien andalou ne traduit pas non plus l’aversion du cinéaste pour la religion. Il ne faut pas tomber dans ce cliché-là: le court qu’il a co-réalisé avec Dali vient en réalité d’idées saugrenues placées les unes à côté des autres, sans liens précis, afin de conférer un aspect nonsensique, moderne et cauchemardesque. David Lynch a repris cette démarche pour fomenter les beaux cauchemars que l’on sait même si son attirance pour les freaks le met davantage en corrélation avec Tod Browning. Pourtant, la recette reste la même.
Dans Nazarin, Buñuel colle à la subjectivité d’un jeune prêtre ingénu qui (se) rend compte de la médiocrité humaine et se frotte à la connerie brute de ses contemporains. Pire, dans une ultime confrontation carcérale – cruciale pour la narration –, il rencontre son opposé (une sorte d’incarnation du diable) qui sera le seul à l’aider dans une épreuve âpre et violente. La leçon qu’il en tire est que les extrêmes sont toujours lésés quoi qu’il arrive et que personne n’est ni bon ni mauvais. Celui qui prêche le bien partout est si bon qu’il se fera toujours avoir. En ce sens, la croyance en une certaine pureté sacrificielle est erronée. Flanqué d’une prostituée qui, à son contact, recherche la rédemption et d’une pécheresse qui tente de s’affranchir de l’autorité brutale de son mari, le prêtre continue son chemin de croix envers et contre tous et rejoint incidemment celui de Jésus de Nazareth. Le croisement voire la superposition des époques a toujours passionné Buñuel mais il exploitera ses paradoxes temporelles dans La voie Lactée qui est moins pragmatique et plus fragmenté. Ici, tout est sourd. Et l’explosion est imminente: le prêtre poursuit malgré les mauvaises rencontres sa trajectoire et fond en larmes de déception, amplifiées par les sons du tambour. L’être dit parfait et pur reste un humain avant tout, avec ses qualités et ses défauts. Mais là où Buñuel est encore plus méchant et ambigu, c’est qu’il nous démontre, en suivant trois trajectoires différentes, que la vie n’est qu’un renoncement et que ce n’est lorsque l’on a cessé de croire en une forme d’utopie que l’on peut alors changer et devenir quelqu’un. Il faut bien du courage pour l’asséner de manière aussi belle et tragique.


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