André Delvaux, avant-gardiste doué, oeuvrait dans le réalisme magique et faisait du cinéma aussi beau que mental. L’homme au crâne rasé est l’une de ses plus éclatantes réussites.
Avant d’être cinéaste, Delvaux a étudié la philosophie germanique et le droit à l’Université de Bruxelles. Parallèlement, il pratique le piano et la composition au conservatoire. Ce n’est pas rien: la musique sera primordiale non seulement dans sa vie mais également dans ses œuvres de cinéaste qui possèdent toutes, malgré leurs qualités parfois dissemblables, la même musicalité. Alors professeur de langues, Delvaux fait tourner des films en 16 millimètres à ses étudiants, puis réalise des courts métrages quand ce ne sont pas des séries consacrées à Fellini, Rouch ou encore au cinéma Polonais…
En 1965, il met en scène son premier long métrage: L’homme au crâne rasé. Et dès lors, un talent unique et précieux explose. Présenté en avant-première dans une salle bruxelloise, le film déconcerta tellement le public qu’il finit oublié de tous ceux qui l’avaient vu. Injustice réparée: le film a heureusement bénéficié d’une reconnaissance tardive. Parallèlement à sa sortie en salles, le film glane les récompenses notamment en France et en Grande-Bretagne, pays où les critiques de cinéma commencent à considérer André Delvaux comme un auteur majeur. Certains iront, comme un journaliste du Nouvel Observateur à l’époque, jusqu’à écrire que L’homme au crâne rasé constitue l’un des chefs-d’œuvre dignes de figurer aux côtés de Citizen Kane et Pierrot Le Fou. Comparaisons peu minces et flatteuses. Méritées? Assurément.
S’inspirant du roman éponyme et semi-autobiographique de Johan Daisne (avant Un soir, un train, son premier long métrage en couleur, inspiré d’un autre roman de Daisne baptisé Le train de l’inertie), L’homme au crâne rasé, intégralement tourné en flamand, s’articule autour d’une histoire d’amour secrète, non consumée puis fantasmagorique d’un maître d’école pour une jeune élève. Une passion interdite et irréelle qui va pousser le personnage principal à se replier sur lui-même et à vivre dans un univers intérieur. D’un texte éminemment littéraire, Delvaux insuffle une identité visuelle impressionnante pour l’époque que ce soit au niveau des cadres, des mouvements de caméra, du travail sur les plans-séquences et les travellings, l’utilisation du hors champ ou le montage et jouit ainsi d’une liberté formelle saisissante. Etonnant objet donc, fait de romantisme et de cruauté, de réalité et de fantasme, photographié par l’émérite Ghislain Cloquet. Delvaux oppose le quotidien placide de son personnage principal à ses tumultes intérieurs et parvient à nous faire entrer dans son cerveau fiévreux. Le cinéma de Delvaux, exigeant et inconfortable, a le bon goût de ne pas brosser le spectateur dans le sens du poil. D’où déconfiture des cartésiens et fascination extrême des autres qui succombent à ces dédales où la folie cherche joliment des noises aux problématiques les plus pragmatiques, où les fantasmes se cognent, où les désirs s’épuisent dans le vide affectif.

