Carlotta Films a l’heureuse idée de nous ressortir trois (grands) films du maitre Brisseau, qui comptent aussi parmi ses plus connus: Un jeu brutal (1983), De bruit et de fureur (1988) et Noce blanche (1989). Une nouvelle restauration 2K, accompagnée d’une première édition en Blu-Ray: il est là l’événement chaos de la rentrée DVD.
La sortie de ces trois films de Brisseau est l’occasion de payer un hommage express au cinéaste disparu le 11 mai dernier, c’est-à-dire un samedi, et c’est-à-dire trois jours avant le début du Festival de Cannes, moment critique où toutes les rédactions ciné de France ont évidemment d’autres chats à fouetter (trouver un logement « abordable » pour leurs contributeurs missionnés à la dernière minute, notamment).
On n’a peut-être pas dit à quel point le cinéma français avait perdu son porte-flambeau le plus original, homme de tous les mélanges, géniteur d’une œuvre où le désespoir côtoie une forme de rédemption par l’éducation, puritain et dans le même temps violent, apaisé et curieusement prêt à faire frémir le couvercle de la marmite. Cette trilogie « pédagogique », escortée par la figure livide du contorsionniste Bruno Cremer (aussi à l’aise dans la peau d’un agneau que dans celle d’un tueur d’enfants) fait peut-être de notre auteur le plus grand cinéaste français des années 80. Voilà qui fera sourire les agité.es du bocal et autres abolitionnistes qui avaient obtenu l’annulation de sa rétrospective à la Cinémathèque fin 2017. Nous, on en pleure encore et on se dit qu’il n’aurait pas volé son hommage en salle Langlois, notre Brisseau.
Des trois films présentés, Noce Blanche (1989) est peut-être le moins âpre, le plus traversé par une envie d’y croire: on sait que cette relation entre un prof de philo de Saint-Étienne et une étudiante brillante mais paumée de 17 ans (Vanessa Paradis, déjà star à l’époque, absolument démente dans le rôle) mène droit dans le parpaing, mais on ne sait pas qui des deux commet la plus grande erreur en sabotant cette alliance illicite. Comme souvent chez Brisseau, les figures d’autorité apprennent beaucoup de ceux à qui ils enseignent (celui qui a besoin d’un bon déniaisage n’est pas toujours l’élève, vous l’aurez compris). Le films exploite aussi une veine comique, présente d’ailleurs à des degrés divers dans toute sa filmo, et qui trouve là un écrin formidable, que ce soit dans la diction pâteuse de François Négret, ou dans cet exposé barbant sur « le citoyen dans la polis » récité paresseusement par une élève à l’évidence moins douée que la « gamine Paradis ».
On ne reviendra pas sur De bruit et de fureur (1988): on vous a déjà chanté ses louanges visionnaires à maintes reprises, et on est heureux de retrouver ces fameux bonus Allerton Films où professeur Brisseau, gambettes à l’air, disserte sur sa geste en short et en sandales, pépèrement installé sur sa chaise longue. On y apprend notamment que les tournages de ces films plutôt glauques se faisaient dans la bonne humeur et la marrade généralisée, assez loin de l’image d’un directeur d’acteurs tortionnaire (et bien plus tard condamné pour harcèlement sexuel et agression sexuelle sur ses actrices). On y mesure aussi le chagrin d’un cinéaste qui a perdu tout lien avec le casting de Noce Blanche dans les années qui suivirent le tournage.
Plus difficile à voir jusque-là, Un jeu brutal (1983) prolonge la sécheresse entrevue dans La vie comme ça – téléfilm INA de 1978 qui donne le cafard – pour la porter à incandescence : un biologiste de renom qui a la particularité de tuer des marmots se voit missionner pour s’occuper de sa fille de 14 ans, paralysée des membres inférieurs, et en guerre avec absolument tout ce qui l’entoure. L’éveil est en marche, si l’on ose dire : le film racontera l’initiation au monde de ce petit monstre placé de force sur le chemin de la compassion et de l’éducation, séquestré par un père prêt à toutes les barbaries pour lui fournir rien de moins que la civilisation… Peut-être le film le plus pictural de Brisseau: décidément les restaurations des films du Losange rendent une réelle justice aux couleurs (on a eu le même sentiment en revoyant les films de Rohmer cet été). Mais ménageons quelque suspense pour les petits chanceux qui ne l’auraient pas encore vu…

