Rigoureuse adaptation d’un roman de Gilles Perrault, Le dossier 51 de Michel Deville a beau dater de 1978, il ressemble quand même beaucoup à une vision du futur qui ressemble elle-même beaucoup à notre présent 2.0. Du cinéma proleptique, ou presque.
Dominique Auphal (François Marthouret), ancien diplomate nouvellement nommé à l’ODENS, un comité chargé des échanges avec les pays du tiers-monde et responsable de nombreuses tractations financières, devient la cible d’une organisation secrète de renseignements qui désire faire de lui un agent infiltré. Pour le convaincre, une enquête approfondie est requise afin de connaître la faille psychologique qui fera plier le fonctionnaire. Observations, filatures, approches de l’environnement affectif, écoutes, manipulations, mensonges, toutes les techniques d’espionnage et appareillages technologiques sont utilisés pour le contrôler.
Personne ne pouvait espérer pareille gageure de la part du réalisateur de Benjamin ou les mémoires d’un puceau (1968) qui, avec sa complice scénaristique Nina Companéez, était avant tout connu pour des films charmants entre roman rose et roman-photo, chantant l’amour cui-cui, célébrant les coquetteries des femmes et les afféteries des hommes, la vie qui va et qui vient, ces choses a priori moyennement chaos… La good news, c’est que non seulement Deville explosait alors les us et les coutumes d’un genre plus codifié tu crèves (le film d’espionnage) mais, en plus, il se tirait assez admirablement de ce procédé de caméra subjective alors novateur, révélant incidemment toute la noirceur insoupçonnée de son registre.
À ce sujet, Michel Deville nous confiait il y a peu: «Ça reste le film le plus atypique de ma carrière. Il faut dire que le livre de Gilles Perrault était à la base extrêmement atypique. Chaque page était écrite comme des rapports d’agents. Tout était codé, il n’y avait aucun nom propre. C’était juste des numéros. Il y avait une demande d’enquête et une réponse quarante pages plus loin. C’est très approximatif parce qu’il n’y avait pas de numéros de page. Les pages ressemblaient à des dossiers tapés à la machine à écrire. Chaque service avait sa propre machine donc variait en fonction. Le roman de Gilles Perrault était sorti avant l’apparition des ordinateurs. Cette expérience de transposition reste très intéressante parce qu’elle m’a forcé à ne pas croire les gens. Plus les gens sont acharnés à vous dire «non», plus il faut se dire qu’il y a une raison. S’il y a un malaise ou un rejet, c’est que l’on touche un point sensible.» Vous vous rendez compte? Le film date de 1978 et à cette date, nos stars de la télé-réalité n’étaient pas nées. Déjà, on pensait à fouiller dans la vie privée d’un individu pour l’anéantir. Et rappelons à tout le monde qu’Internet n’existait pas à la fin des années 70 (AH BON?).
Fort d’une dimension parano «tous-filmés-par-des-tous-pourris», Le dossier 51 pose de passionnantes questions de cinéma, à commencer par celle-ci: comment traduire l’intraduisible (une suite de fiches, de rapports, de constats) par des moyens purement cinématographiques? Deville creuse l’intimité et qui dit «intimité» dit «subjectivité». Soit ne penser qu’en termes de son et d’image pour accumuler toutes les données possibles et alimenter le fameux Dossier 51. De la simple photographie souvenir à la photographie investigatrice, de l’écoute téléphonique à l’enregistrement pirate, de la coupure de presse aux échanges épistolaires. Toute donnée relative à la personnalité, à la vie passée ou présente de Dominique Auphal, ses relations amicales et professionnelles, ses années d’études supérieures ou ses premières années de couple sont ainsi susceptibles d’être compilées, décortiquées, analysées puis exploitées.
Les écoutes et les enregistrements sonores (téléphones, disposition de micro, micro-cravates, écoutes RDS) conservées sur bande puis dactylographiées permettent à l’organisation de consolider des pistes et des liens obscurs. Une base de données où les fiches, les rapports et les dossiers grossissent les rangées des chambres secrètes. Les agents eux-mêmes sont affublés de nom de code dissimulant leur véritable identité. Si leurs visages sont parfois visibles au détour d’une surface vitrée ou par des moniteurs vidéos, leurs véritables places au sein de l’organisation demeurent imprécises et chacun ne connaît que le nom de code de l’autre. Dans la vie du sujet Auphal, une photo se distingue, celle retrouvée dans son portefeuille représentant le visage d’une jeune femme très belle aux yeux «troués». Qui est cette personne? Pourquoi cette énucléation? Auphal cache un sombre secret que ladite jeune femme pourrait bien éclaircir. Fatalement, le secret de 51 finit par être découvert. La grande machine du renseignement a effectué son travail, rendu ses conclusions, exposé sa stratégie.
De notre point de vue de spectateur voyeur, le visionnage du Dossier 51 génère un mélange poisseux d’intimité et de distance. La caméra subjective donne à visiter les arcanes d’un système pas beau à voir; ce qui, en temps normal, reste dissimulé aux yeux du monde. C’est pour cette capture du monde invisible, disons même d’un monde virtuel des décennies plus tôt, que le film marque autant, attestant cette vraisemblance qui peut se vérifier chaque jour sur nos écrans d’ordinateur et nos pubs sponsorisées sur les réseaux sociaux, arguant que de telles entreprises ou organisations existent pour de bon (AH BON?) et menacent notre quotidien le plus familier. En attendant les robots et les drones tueurs qui nous tomberont sur la gueule dans 10, 20, 30, 40 ans…
Finalement, la révélation de ces machines de collectes d’informations de nos petites hontes plus ou moins humiliantes tient moins du film d’espionnage que du film d’horreur. De l’horreur banalisée à l’ère du «tout connecté». Le plus effroyable reste quand même la capacité révoltante du système à broyer l’individu-qui-se-croyait-libre ou la manière presque tranquille, voire assurée dont ce Dossier 51 nous soutient mordicus que oui, on peut finalement résumer la vie de n’importe qui à la somme des photos, expertises, analyses dont il a fait l’objet et manipuler l’opinion publique. La vôtre d’opinion d’ailleurs, pendant que vous regardiez innocemment le film. Comme une victime consentante exhibant des photos sur les réseaux sociaux…
France, République fédérale d’Allemagne / 1978 / 108 minD’après le roman Le Dossier 51 de Gilles Perrault Avec François Marthouret, Roger Planchon, Patrick Chesnais, Isabelle Ganz. |

France, République fédérale d’Allemagne / 1978 / 108 min