À la lueur des chandelles, les commérages et histoires licencieuses vont bon train : les sujets sont vulgaires, jamais les mots, qui claquent et fondent dans la pénombre. Les visages sont poudrés, usés, les sourires grimaçants et mesquins, les perruques lourdes. On se séduit comme on se démolit. Durant cette soirée, un dessinateur du nom de Mr Neville signe un contrat alléchant : une commande de six dessins pour Mrs Herbert, qui souhaite profiter de l’absence de son mari pour immortaliser leur domaine sur papier. Le contrat prend un atour charnel lorsque l’on apprend que l’artiste pourra jouir du corps de son employeuse à sa guise. On attendait des marivaudages, et Greenaway n’en a que faire… ou du moins s’en sert-il en guise de trompe-l’œil (ça tombe bien, le film en est un).
Après The Falls, un dico-documentaire déployant un savoir encyclopédique farfelu, le réalisateur anglais à l’imaginaire aussi raffiné qu’épuisant signe cet étrange mariage entre Blow-Up et Barry Lyndon, et dont le premier montage projeté en festival atteignait, dit-on, les trois heures (contre 1h40 au final !). Au rythme des coups de crayons, des paysages quadrillés, des jours et des entrevues amères, un mystère se dessine à l’intérieur même des paysages. Narguant la bourgeoisie, l’irascible Monsieur Neville se fait un plaisir de malmener ses sujets, de trousser Madame (qui en vomit) et d’accepter l’étrange jeu de pistes qu’il pense contrôler de A à Z. Quand il goûtera à la grenade, fruit des enfers, ce sera trop tard pour lui. Aussi cruel et bavard que du Sade, mais sans les débordements graphiques, Meurtre dans un jardin anglais stimule par l’oreille, tant par la logorrhée que par la musique dantesque de Michael Nyman, offrant un hommage trépidant à Henry Purcell. Sans elle, le spectacle serait toujours odieux, mais un poil plombant: c’est par elle que se traduit toute la jouissance de Papy Greenaway, comme si un orchestre hystérique et invisible se mouvait dans ce jardin anglais faussement calme, où les statues bougent et pissent à la nuit tombée.
Clarinette dans la tronche, on voudrait nous aussi sauter et courir pour chasser les troupeaux de moutons. Le 16 mm crépite, la lumière éblouit: la verve baroque et pétante du bonhomme a encore du chemin à faire, mais les sens, si on le veut bien, empruntent une voie hypnotique. Tout ça pour nous dire que derrière les esquisses remarquables, la finesse des corsets et les bons mots, c’est laid, décadent, impitoyable. Même si on ne voit que la verdure, les tissus, les fruits, tout ça finira tout de même dans le sang et dans le feu. Tragique Greenaway, toujours un peu sardonique, toujours un peu complice. Toujours chaos.
Meurtre dans un jardin anglaisTitre original : The Draughtsman’s Contract Réalisation : Peter Greenaway Scénario : Peter Greenaway Avec: Anthony Higgins, Janet Suzman, Anne-Louise Lambert… Production : David Payne et Peter Sainsbury Budget : 300 000 £ Musique : Michael Nyman Photographie : Curtis Clark Montage : John Wilson Costumes : Sue Blane Maquillage : Lois Burwell, Christine Allsopp Perruque et coiffure : Robbie Gardner, Peter King, Peter Owen Pays d’origine : Royaume-Uni Format : Couleurs – 1,66:1 – Dolby – 16 mm Genre : comédie dramatique Durée : 103 minutes (1 h 43 min) Dates de sortie aux États-Unis 2 octobre 1982, en France 15 février 1984 |
Meurtre dans un jardin anglais

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