Animal Kingdom : Interview David Michôd

David Michôd, réalisateur Australien d’un premier film remarquable : Animal Kingdom. La découverte s’impose.

Votre premier court métrage date de 2000. Pourquoi avez-vous mis autant de temps avant de réaliser votre premier long?
Une longue histoire… En fait, il y a eu beaucoup d’indécision. J’ai mis un certain temps avant de savoir ce que je voulais faire au cinéma. J’ai réalisé quelques courts métrages mais je n’en étais pas satisfait. Deux options s’imposaient à moi : rester le plus proche possible de mes amis de l’école de cinéma pour continuer à faire des petits films avec eux ou commencer à écrire un scénario de mon côté. Le problème, c’est que je n’avais aucune formation théorique : écrire un scénario reste complexe, ne serait-ce qu’au niveau de la «structure dramaturgique». Les scénarios des meilleurs films sont souvent les plus épurés, les plus simples en apparence. Pendant neuf ans, j’ai commencé à écrire différents scripts mais à chaque fois, je revenais sur celui d’Animal Kingdom. Comme je n’aimais pas les expériences des courts métrages, j’ai pensé au moment de l’écriture que je me contenterai de n’être que scénariste en confiant la réalisation à un vrai cinéaste. Evidemment, au fil des années, je me suis attaché à cette histoire et au projet. Et j’ai commencé à détester cette idée de confier Animal Kingdom à un autre. Du coup, pour paraître convaincant, j’ai dû réaliser quelques courts métrages – je ne voulais pas montrer les premiers que j’avais fait – et ça m’a bien servi puisqu’ils ont beaucoup circulé en festival. Notamment un qui s’appelle Crossbow qui a été présenté à Venise et à Sundance (voir la vidéo ci-dessous). C’est à partir de ce moment que tout s’est mis en route. C’était à la fois excitant et horrifiant. Excitant parce que le rêve devenait réalité. Horrifiant parce que je n’avais pas le droit à l’erreur.

Comment avez-vous défini le casting?
La plupart des acteurs sont connus en Australie. C’était un bon mix de différentes personnalités ayant différents niveaux d’expériences. J’aimais bien l’idée que par exemple Jacki Weaver et Guy Pearce jouent dans le même film alors que leurs carrières sont diamétralement opposées. Jacki est également très populaire : cela fait de nombreuses années qu’elle fait du cinéma et les gens la connaissent médiatiquement pour ses mariages et ses divorces (il rit). Ils l’adorent. Elle a connu la nouvelle vague du cinéma Australien des années 70. Moins du côté de Peter Weir que des comédies érotiques et des films d’exploitation. Aujourd’hui, ce genre de cinéma n’existe malheureusement plus.

Dès le départ, vous aviez envie d’un point de vue adolescent?
C’était celui dont je me sentais le plus proche. Aujourd’hui, je suis incapable de me souvenir ce que signifie être adolescent. On oublie ça, rapidement, lorsqu’on devient adulte. Quand on regarde bien, l’ado du film est comme les autres, indépendamment du décès de sa mère ou de sa famille. On peut voir Animal Kingdom comme une métaphore du passage à l’âge adulte : comment finalement on arrive à dominer son environnement, aussi dangereux et moralement corrompu soit-il. Il fallait à tout prix que je choisisse un personnage qui explore le monde et expérimente ses limites, dans des situations inconfortables. Pendant longtemps, le titre du film devait être Josh, mais rapidement je me suis rendu compte, au fil de l’écriture, que les autres personnages m’intéressaient aussi. Ils appartenaient tous à la même jungle même s’il y avait différentes catégories de criminels ou de flics.

Quelles sont vos influences?
Dès le départ, j’avais l’ambition d’écrire un film noir opératique. En fait, je crois que je préfère lire des romans que regarder des films. Je suis un fan absolu de True story of the Kelly Gang, de Peter Carey ou encore Candy, de Luke Davies. C’est rare les films qui sont aussi substantiels que les romans dont ils s’inspirent. Regardez James Ellroy. L. A. Confidential est formidable. Le Dalhia Noir est moins convaincant. Récemment, j’ai été ébloui par L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, d’Andrew Dominik. C’est le genre de films presque parfaits qui donnent l’impression d’avoir dévoré un roman immense. Il y a quelques semaines, j’étais à la Nouvelle Orléans avec le réalisateur qui prépare son nouveau film avec Brad Pitt et Ben Mendelsohn, qui joue également dans Animal Kingdom. C’est incroyable, la manière dont il dirige ses comédiens…

Vous vous sentez proche du cinéma de James Gray?
Beaucoup de gens ont comparé Animal Kingdom à Little Odessa. Ce n’était pas conscient pendant l’écriture du scénario. Il est difficile aujourd’hui de faire des films sans revendiquer des influences. Ce qui m’intéressait, c’était de savoir dans quelle mesure Animal Kingdom serait justement différent des autres films noirs. Je voulais surtout des réminiscences, des moments de suspension et de peur, rester en surface pour donner à ressentir le bouillonnement intérieur. A l’avenir, je veux fréquenter différents genres. Je ne sais pas encore ce que je vais faire après, mais je ne veux pas me répéter. Et si c’est encore un polar, je peux vous assurer qu’il sera totalement différent de Animal Kingdom.

Animal Kingdom a été unanimement consacré par la presse dans tous les pays où il a été présenté. C’est rare, surtout pour un premier film.
C’était au-delà des espérances et au-delà de ce qu’un jeune cinéaste peut espérer pour son coup d’essai. Ça a commencé lors de la première présentation du film au festival de Sundance. Je n’avais aucune idée de ce que les spectateurs pouvaient penser du film. L’enthousiasme était presque délirant, à tel point que j’ai relativisé en me disant que c’était juste le premier film présenté, que ça retomberait forcément le lendemain et que ça resterait un microphénomène de festival. Et, en fait, non. Ça a continué en Grande-Bretagne en janvier dernier, c’est là où j’ai obtenu les meilleurs retours. J’espère qu’en France, les critiques seront aussi bonnes. C’est le dernier pays dans lequel je présente le film, c’est comme si j’achevais enfin un long trajet et j’aimerais finir sur une note positive.

Pour finir, Quentin Tarantino a placé Animal Kingdom en troisième sur sa liste des meilleurs films de 2010.
Oui, et on a finalement réussi à se croiser à une soirée, il y a quelques mois. Il était entouré de gens et je n’avais envie de le déranger. On me l’a finalement présenté et il ne m’a pas lâché d’une semelle en me décrivant pendant toute la soirée le film que j’avais réalisé avec un «enthousiasme Tarantinesque» et une précision dont je serai moi-même incapable. Dans mes souvenirs, il revenait beaucoup sur la tension, l’idée que ça pouvait exploser et qu’à chaque fois, il ne se passait rien. Ce mec s’exprime avec la rapidité d’un ordinateur, avec des détails qu’il retient juste de mémoire. Quand je sors d’un film que j’ai aimé, je suis incapable de me prêter à l’analyse ou même d’être aussi incisif.

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