Le cinéma indépendant américain n’est vraiment pas au mieux, je m’en rends compte à Sundance ces derniers temps, où j’ai le sentiment de voir toujours plus ou moins les mêmes films.
C’est là où vous êtes d’ailleurs un peu protégés: des films très bien reçus à la Semaine de la critique pourraient être, hystérie de la Croisette oblige, plus mal reçus s’ils avaient d’abord été exposés en Officielle…
Quand vous montrez un film dans une salle de 400 places, le noyau de critiques, de professionnels et de spectateurs n’est pas le même que pour les 2 000 ou 1 500 sièges dans d’autres salles. On est sur un accueil très différent. Tous les films n’ont pas les épaules pour accepter ce grand bain. La pression est différente, les ondes se propagent différemment. On sent la salle différemment. Ça, c’est très subtil, mais c’est un enjeu majeur dans l’élaboration d’une sélection : faire en sorte que la Semaine, par la composition de sa sélection, le choix des films et leur exposition (le lieu, la salle) soit le bon écrin pour les mettre en valeur. Ecrin physique, psychologique aussi, quant à l’attente autour d’un film, la pression d’une révélation.
Il y a les conditions de projections aussi : au Miramar, on ne fait d’habitude pas trop la queue, on est dans une salle à taille humaine, et le spectateur situé derrière vous ne vous met pas des coups de genou dans le dos faute de place (je pense aux sièges en hauteur en Debussy notamment)!
Eh bah, ça alors ! C’est la première fois que j’entends ça (rires)!
L’année où vous entamez votre mandat à la Semaine (2012), le cinéma sud-américain dicte son tempo à Cannes avec 15 films toutes sélections confondues: Trapero, Reygadas, Raoul Ruiz, Pablo Larrain, Alejandro Fadel… Vague qui s’est un peu estompée au cours de la décennie. C’est quoi le grand territoire dynamique qui a pris le relais et qui va imprimer un certain tempo au cinéma dans les années à venir?
En Amérique latine, il y a toujours des bons premiers films mais c’est après, dans la continuité d’une œuvre, que ça flanche un peu, parfois, que ce n’est pas toujours au rendez-vous par rapport au socle prometteur des débuts. Le cinéma israélien était très intéressant, il y a une dizaine d’années, du côté des premiers films, il l’est moins maintenant par exemple, même si cela a contribué à faire émerger un cinéaste de grande importance comme Nadav Lapid. Le cinéma indépendant américain n’est vraiment pas au mieux, je m’en rends compte à Sundance ces derniers temps, où j’ai le sentiment de voir toujours plus ou moins les mêmes films. C’est un festival où on sent cette programmation par case justement, en fonction de quotas précis déterminés à l’avance. J’ai l’impression qu’on choisit des films pour les remplir et fournir de bonnes statistiques. Les statistiques sont toujours bonnes, en effet, mais les films ?
Là où ça bouge… Il y a l’Asie du Sud-Est en ce moment. Une jeune génération au Vietnam, Myanmar, Indonésie, Malaisie, Singapour, qui me semble très prometteuse et qui ne va pas tarder à émerger… grâce notamment au travail accompli par le SEAFIC (Southeast Asian Fiction Film Lab). Mais en Amérique Latine, on voit toujours de bons cinéastes hein, au Chili et en Colombie notamment. Ce qui se passe en Espagne en ce moment, du côté des premiers films est intéressant à suivre aussi… Il y a une jeune génération qui arrive, surprenante, et qui va faire beaucoup de bien.
Et l’Afrique du Nord, on n’est pas sur une grosse tendance, là?
Si, très très intéressante, je suis ravi pour le film égyptien de notre sélection, Feathers, d’Omar El Zohairy, après le succès d’Abou Leila en 2019… Retrouver cette tradition du cinéma égyptien, après Chahine, Nasrallah, etc. C’est un pays qui a vécu longtemps avec une forte industrie, un cinéma populaire, des films musicaux. Là, Feathers, c’est une chose incroyable. C’est l’histoire d’une famille modeste, avec trois enfants, une mère au foyer et le mari qui travaille dans une usine. C’est l’anniversaire du gamin, on célèbre ça, un prestidigitateur arrive (on se croirait dans un film de Browning avec Lon Chaney !), on met le père dans une boîte, et hop… Il en sort un poulet blanc. Tout le monde applaudit. Le prestidigitateur remet le poulet dans la boîte. Sauf que ça ne marche plus dans l’autre sens… Le magicien a perdu son mojo, il tente des trucs, rien ne marche ! C’est un postulat invraisemblable auquel on croit, de manière presque réaliste. Rien que pour ça le film est génial. On suit sa femme, avec son mari transformé en poulet qui ne peut plus aller au travail, inutile désormais car ne ramenant plus d’argent à la maison. Elle ne peut pas le déclarer comme mort parce qu’il n’y a pas de cadavre ni de possible acte de décès. Pas vraiment disparu non plus. Donc elle l’élève. Elle le nourrit, lui donne du grain et quand le poulet est malade, elle l’emmène chez le vétérinaire. C’est une fable kafkaïenne sur les démarches administratives et sur la façon, pour une femme au foyer sans travail, de vivre sans son mari, en assumant toutes les charges et responsabilités de la famille… Ce qui est très beau, c’est le traitement esthétique, la beauté des plans, des couleurs, des cadres, de l’articulation des espaces par le montage. Presque du Kammerspiel, le cinéma allemand des années 20, avec un sens du décor expressionniste. Le tout entrecoupé d’inserts, lieux d’échanges et de transactions. C’est beau. C’est une claque énorme ! C’est un film qui amène le cinéma sur un autre territoire, des terres inconnues. Comme Abou Leila l’avait fait avec le film d’horreur sur un sujet politique, la guerre civile algérienne des années 90… Quand des films nous emmènent aussi loin, wow!
Ça me fait penser à ce que disait Louis Garrel à la radio l’autre jour sur France Inter, avec son humour habituel que j’adore: « La Semaine, c’est formidable, mais le problème c’est qu’ils prennent que les premiers et les deuxièmes films, après, on est obligés d’aller ailleurs ! »
Vous avez beaucoup de films repérés en 2020 dans votre sélection ?
C’est à peu près réparti équitablement: sur le total de 13 films, on en a un peu moins de la moitié.
Jeff Nichols, Valérie Donzelli, Justin Kurzel, David Robert Mitchell, Justine Triet, Yann Gonzalez, Elie Wajeman, et cette année Nadav Lapid et Julia Ducournau: la Semaine est depuis 10 ans une rampe de lancement pour l’Officielle, nettement plus que lors de la décennie précédente (on a comparé). On vous avait glissé un paragraphe là-dessus dans votre cahier des charges ou bien?
Non, pas du tout, mais ça fait très plaisir. Vu qu’on ne peut pas fidéliser les auteurs, on est toujours très heureux de les voir poursuivre leur élan et leur vie en cinéma ailleurs. Ce n’est pas seulement la reconnaissance de nos choix mais celle des cinéastes, leur solidité. On ne choisit pas seulement des films, bons de préférences, mais aussi des cinéastes dont on sent qu’ils ont envie d’en découdre d’une manière forte et singulière avec le cinéma à travers leurs films. Pas seulement des auteurs, c’est devenu une évidence, mais des personnalités, des films qui ont une personnalité. Après un premier film, très remarqué, il est parfois difficile d’enchaîner sur le deuxième et le troisième film. Je le vois à la commission d’Aide aux Cinémas du Monde que j’ai eu plaisir de présider pendant 5 ans. Il y a le premier collège, qui aide les premiers et seconds films, et le deuxième collège, le grand bain, le troisième film et après. Beaucoup de producteurs redoutent le deuxième collège et sont prêts à tout pour aller dans le premier collège, qui leur semble plus facile. Dans le deuxième collège, parmi les 5 ou 6 films aidés en production dans chaque commission, j’essaie toujours, avec les membres de la commission, de dégager dans les faits (aucune obligation à cela), une sorte de «couloir d’aide» pour les troisième ou quatrième films, pour les nouveaux entrants dans ces commissions, C’est important, car c’est ce passage-là qui est difficile. Quelqu’un comme Nadav Lapid, aidé à l’Aide aux Cinémas du monde pour son troisième et quatrième film, l’a remarquablement négocié, avec Synonymes qui remporte l’Ours d’Or à Berlin et son dernier film Le genou d’Ahed, en compétition à Cannes cette année.
Jonas Carpignano, est un autre bon exemple, On a montré son film court à la Semaine puis son premier long métrage Mediterranea et le deuxième (A Ciambra) était chez Edouard Waintrop à la Quinzaine des Réalisateurs, et là il y retourne avec le nouveau délégué général Paolo Moretti avec A Chiara. Ça fait plaisir. Ça me fait penser à ce que disait Louis Garrel à la radio l’autre jour sur France Inter, avec son humour habituel que j’adore (dans On aura tout vu, NDLR) : « La Semaine, c’est formidable, mais le problème c’est qu’ils prennent que les premiers et les deuxièmes films, après, on est obligés d’aller ailleurs! » (Rires). Cette année, Nadav Lapid, Hafsia Herzi, Julia Ducournau ont rejoint l’Officielle: c’est évidemment une fierté de voir que les nouveaux films des cinéastes qu’on a révélés soient aussi convoités.
Vous êtes l’endroit le plus serein au monde puisque, ne sélectionnant que les premiers ou deuxièmes films, vous n’êtes pas meurtri quand un cinéaste qui a commencé chez vous poursuit sa carrière dans d’autres grands festivals ou sélections! D’autres doivent plus mal supporter de voir leurs poulains voguer vers d’autres terres…
Pas meurtri, c’est sûr. Au contraire. Plus ils sont dans d’autres festivals, plus nous sommes heureux pour eux et leurs films. Par contre, là où la question se pose, c’est pour le deuxième film d’un cinéaste dont on a déjà montré le premier. Faut-il y aller à nouveau ou le laisser partir ailleurs et laisser la place à un autre cinéaste qui n’a jamais eu les honneurs de la Semaine ? Chaque cas est particulier et objet de longue discussion, d’autant que les places ne sont pas extensibles, car on évite de faire revenir un cinéaste en compétition deux fois. On a explosé toutes ces règles en 2014, cela a été très tendu, mais avec le recul, on a fait le bon choix, même s’il n’était pas sans danger. It Follows est arrivé très tard, en toute fin de sélection, dans une version pas du tout terminée, avec plein de fonds verts. Il y avait une scène de piscine à la fin, où on ne comprenait rien. On voyait des trajectoires de balles dans l’eau mais on ne savait pas qui tuait ni qui était tué. C’est en revoyant la fin du film lors de la projection à la salle Miramar que j’ai compris ce qui se passait. Son premier film, The Myth of The American Sleepover était en compétition à la Semaine en 2010 et avait eu un accueil bienveillant mais timide. Là, le saut qualitatif était énorme entre son premier film et son deuxième film. It Follows était en balance avec le premier film français de la compétition et du coup, on a dérogé à la sacro-sainte règle pour le prendre (prise de risque énorme, dont les conséquences auraient pu être désastreuses) et on n’a pas regretté, car le film a tout emporté. Cela dit, l’année suivante, pour ce qui est du 1er film français de la compétition, on est allé sur le film de Clément Cogitore, Ni le ciel ni la terre puis Grave de Julia Ducournau. D’une certaine façon, avec le recul, It Follows, en bousculant les règles (suppression provisoire du premier film français en compétition) a permis de repenser cette place, de la reconsolider et de mettre la pression sur cet enjeu sur lequel nous sommes au rendez-vous chaque année. Pour répondre à votre question, ça dépend de la responsabilité des délégués. Soit ils veulent fidéliser les cinéastes qu’ils aiment bien, soit ils ont envie d’ouvrir à d’autres, et de varier leur ligne éditoriale. Mais une ligne éditoriale, ce n’est pas seulement des noms, c’est aussi des univers de cinéma et cela dépend des cinéastes, de leur capacité ou non à en changer. Le problème serait plutôt là. C’est vraiment aux délégués de faire ces choix-là mais c’est vrai que nous, on est plutôt tranquilles là-dessus!
Pouvez-vous nous parler de comment vous constituez votre jury ? On retrouve encore chez vous des journalistes, des critiques (Jordan Mintzer, Eric Kohn, Dennis Lim…), des chef-ops, des producteurs… Une tradition qui s’est perdue ailleurs, réalisateurs et acteurs vampirisant souvent toute la place…
Oui, et des responsables de festivals comme Daniela Michel, la directrice du festival de Morelia en 2014. Quand on choisit un cinéaste pour présider un jury, on aime bien qu’il soit encore proche de l’esprit de ses débuts, comme Céline Sciamma en 2012, Miguel Gomes en 2013, Andrea Arnold en 2014, Valérie Donzelli en 2016, Kleber Mendonça Filho en 2017, etc. Dans le cas de Cristian Mungiu pour cette année anniversaire, on est sur un cas de figure différent, il a eu une Palme d’or pour son deuxième long-métrage (4 mois, 3 semaines, 2 jours en 2007), et surtout, il produit beaucoup de premiers films et des jeunes cinéastes, dont La Civil, premier film de fiction de Teodora Ana Mihai qu’il a co-produit, qui sera cette année au Certain Regard. C’est aussi cet engagement comme cinéaste et ambassadeur du jeune cinéma qui nous a plu. On prend aussi des directeurs de festivals parfois passés par la critique (comme Karel Och cette année, le directeur artistique de Karlovy Vary). Les producteurs, ce sont des gens extrêmement importants, qui ont un discours et un vrai regard sur le cinéma et sur les films que je trouve vraiment stimulant. J’ai appris beaucoup à leur contact.
