[60 ANS DE LA SEMAINE DE LA CRITIQUE À CANNES] Interview Charles Tesson, délégué général

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Daney, vis-à-vis des gens, aimait bien faire la distinction entre ceux qui travaillent et ceux qui sont travaillés par quelque chose. Je l’ai entendu dire ceci à propos d’un critique : “oui, c’est vrai, il travaille beaucoup mais il est travaillé par rien”.

Je n’avais pas prévu de vous poser cette question, mais elle fera le lien avec ce que vous venez de dire: vous êtes souvent revenus sur les doutes qu’un Serge Daney pouvait avoir vis-à-vis du métier de critique, doutes sur l’idée qu’on puisse pratiquer la chose toute sa vie. Votre nomination en tant que délégué général n’est-elle pas intervenue à un moment où vous aviez un peu fait le tour par rapport à la critique?
Non, pas du tout. Peut-être que j’aurai envie de refaire un nouveau tour maintenant, après ça (rires)! En fait, on n’a jamais fait le tour par rapport à la critique, ça évolue et ce que j’ai fait à la Semaine a fait évoluer ce rapport à la critique, pas seulement parce qu’on voit la critique de l’autre côté (la façon dont les films sélectionnés sont reçus par elle) mais par la façon dont le travail de sélection se nourrit du regard critique en le modifiant, en le plaçant sous un autre angle, ce qui lui ouvre de nouvelles perspectives. En revanche, si je n’avais pas le sentiment d’avoir fait le tour par rapport à la critique, j’avais un peu fait le tour des Cahiers après en avoir été le rédacteur en chef de 1998 à 2003. Je suis devenu critique par et pour les Cahiers du cinéma et même si j’ai pu écrire parfois ailleurs, je n’ai jamais vraiment envisagé le métier de critique en dehors de ce support.

Vous vous souvenez pour Daney? C’est lié à un souvenir précis. J’étais allé avec lui à une projection au Club 13, il y a très longtemps, au début des années 80. Comme on avait du temps avant la projection, on est allé boire un verre au café à côté, à l’angle de la rue. Daney m’a montré un monsieur seul à sa table, qui finissait son repas avant la projection de 20h. C’était Robert Chazal, le critique de France-Soir, que je voyais pour la première fois. Cette image de lui, celle d’un monsieur solitaire et discret, est restée gravée dans ma mémoire. Daney, un peu à la Daney, s’est lancé dans un long monologue à son sujet. Il était d’une toute autre planète de cinéma que la sienne mais il avait beaucoup de respect et éprouvait pour lui une sorte d’admiration: « Tu te rends compte, il fait ça depuis 40 ans, il vient encore à toutes les projections ! »… Il se posait des questions: « Est-ce que je ferai, ça, moi? Est-ce que je tiendrai comme ça? » Il n’arrivait pas à comprendre ce qui intérieurement le maintenait à faire encore et toujours ça. C’était un peu une énigme pour lui. Soit c’était un bon professionnel qui faisait son boulot jusqu’à la retraite ou, ce qu’il soupçonnait, il y avait quelque chose qu’il aimait et le faisait tenir, le cinéma, mais dont il ne faisait jamais cas qui devait être au moins une passion ou l’affaire de sa vie. Il rendait ses papiers et gardait ça pour lui, de façon secrète. Daney, vis-à-vis des gens, aimait bien faire la distinction entre ceux qui travaillent et ceux qui sont travaillés par quelque chose. Je l’ai entendu dire ceci à propos d’un critique: “Oui, c’est vrai, il travaille beaucoup mais il est travaillé par rien”. Ce qui le disqualifiait à ses yeux. Faire son travail de critique et être travaillé par le cinéma. D’où l’énigme Chazal et sa théorie sur la question. Je débutais dans la critique, cette question de la durée ou de la lassitude dans l’exercice de ce métier n’était pas du tout dans mes préoccupations, raison pour laquelle cette projection dans le futur m’a marqué.

Cela dit, même quand on est sélectionneur à la Semaine de la Critique, et c’est valable pour les membres du comité de sélection, on rédige à usage interne une note sur les films vus et le format est ouvert, selon son inspiration, son temps aussi : quelques lignes, un paragraphe, une ou deux pages. C’est écrit à la va-vite juste après visionnage mais ça permet de coucher les premières impressions, les premières idées, qui ensuite vont évoluer. C’est une bonne pratique : l’écriture fait avancer la réflexion… Les discussions font avancer les choses mais c’est bien de garder à l’esprit un instantané écrit de la première impression.

Oui, et ça fait voir le film d’une autre manière.
C’est ça, absolument.

Question inévitable: en quoi le confinement (et sa déclinaison en couvre-feu) a-t-elle changé votre manière de travailler depuis un an et demi ?
Là où la crise sanitaire a eu un impact fort, c’est sur la prospection des films. Depuis Sundance en janvier 2020 puis Berlin en février l’an passé, je ne suis jamais déplacé hors de France. J’ai vu des films en ligne pour la part industrie de festivals en ligne (WIP ou Work in Progress), notamment ceux proposés par le festival des Arcs, ceux des Ateliers de l’Atlas du festival de Marrakech. Mais bon, oui on voit le cinéaste et le producteur qui présentent le film, on en voit quelques extraits et c’est fini… Pas de convivialité, pas de possibilité d’échange informel. J’ai été membre du jury en ligne pour récompenser des projets de films dans le cadre du SEAFIC (Southeast Asian Fiction Film Lab) dirigé par Raymond Phathanavirangoon, j’ai discuté avec les deux autres membres du jury pour faire notre choix mais, pour ne les avoir jamais rencontrés auparavant, je ne les connais toujours pas. Dans des festivals, on rencontre des gens, on déjeune ensemble, on discute, ça crée des liens, des souvenirs, on peut passer des moments et des soirées mémorables, à manger, à boire, à danser. A parler de cinéma, de films, bien sûr. Ça s’imprime, ça reste. Tellement de rencontres insolites, improbables. C’est festif un festival, et cela crée des liens.

La crise sanitaire a eu aussi des incidences sérieuses sur le fonctionnement des comités de sélection, court et long métrage. L’an passé, aucune projection de films de long métrage dans nos lieux habituels (Unifrance, CNC, Centre Wallonie Bruxelles), tout ayant été vu individuellement en lien vimeo. Idem pour les réunions hebdomadaires du comité de sélection où on discute des films vus collectivement en salle et de ceux vus par les membres du comité selon les zones géographiques. Élaborer une sélection en visio-conférence, c’est très difficile. Le régime de distribution de la parole n’est plus le même, la construction par l’échange ne se fait plus de la même manière. Pour cette édition 2021, il y a plus de souplesse, sauf pour le CNC, aux consignes sanitaires strictes, qui a annulé tout le planning des projections prévues chez eux. En revanche, nous avons continué de voir des films au centre Wallonie Bruxelles, accueilli par l’incontournable et fort sympathique Louis Héliot, l’Agence du Court Métrage nous a permis de voir les films qu’on ne pouvait plus voir au CNC et Unifrance a répondu présent, comme chaque année. Y voir des films de 10 à 18h en continu, faire une brève pause déjeuner (pour le projectionniste aussi) et grignoter dans la cour d’Unifrance après être passé chez le boulanger du coin, ce sont des moments de convivialité chaleureux et essentiels. Quand il y un vrai groupe, qu’il y a un vrai plaisir à se retrouver et à voir des films ensemble, quand bien même les avis divergent, cela facilite les choses. En revanche, toutes nos réunions de comité de sélection se sont faites en visio-conférences via Zoom. Quand chaque membre s’exprime sur les films que chacun a vu seul et en premier pour savoir ce qu’on en fait, Hélène Auclaire, responsable du bureau des films, au moment d’établir l’ordre du jour, avait trouvé une belle formule pour baptiser cette rubrique: «tour d’hori-zoom». Toutes les réunions du comité se sont faites en visio-conférence, sauf pour les délibérations, en fin de parcours, avec masques, qui ont pu se dérouler dans les bureaux alors qu’il y avait un assouplissement des mesures. Avec la crise sanitaire, on a reçu un peu moins de films d’Amérique latine par exemple, en provenance de pays fortement touchés par la Covid, ce qui a mis à l’arrêt la production en termes de tournages. Là où ça a explosé en revanche, c’est pour la Chine. Avant on voyait régulièrement 15-20 films par édition et cette année, on a passé le cap de la cinquantaine de films reçus. Il y a d’ailleurs deux films chinois dans la compétition des 10 courts métrages, ce qui n’était jamais arrivé.

L’autre conséquence de la crise sur les films sélectionnés, c’est la situation de la distribution en France après la fermeture des salles. Pas mal de distributeurs, en raison du retard accumulé, ont un nombre de films impressionnants à sortir, et pour cette raison ne sont guère enclins à se porter acquéreurs de nouveaux, quand bien même ils leur plaisent. Il va falloir attendre au moins un an avant un retour à la normale. Si les films français ont pour la plupart un distributeur, la situation est plus compliquée cette année pour les premiers films étrangers, à Cannes sans distributeur, en raison de la situation présente.

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