C’est l’histoire d’un post-adolescent évoluant dans un univers parallèle avec la star de ses rêves pour fuir une réalité horrible. Lauréat du prix du meilleur long métrage au LUFF, Playdurizm de Gem Deger, réalisateur-acteur de 23 ans qui a des choses à dire et à montrer, est une immense révélation.

Playdurizm, c’est la réalité fuyante de Demir (Gem Deger), ce post-ado cinéphile, fan de Francis Bacon et de séries B érotico-romantiques, qui se réveille un matin dans une chambre irréelle, les yeux en spirale, l’esprit comme une page blanche. Comme un disque dur sans mémoire. Se faufilant dans un couloir, il découvre qu’il partage un appartement idyllique aux couleurs flashy avec Andrew (Austin Chunn), un bellâtre hollywoodien qui joue dans le nanar qu’il adore passionnément. C’est comme s’il était passé de l’autre côté de l’écran, dans ce navet qu’il adore, jusqu’à se trouver en rivalité avec Drew, la copine du bellâtre dans ledit film (Issy Stewart). Ce n’est que le début de nombreuses mises en abyme, refermant autant d’illusions d’optique. Trop heureux d’être enfermé avec son icône, Demir, au corps maladroit et aux désirs indécis, ne sait pas comment séduire cette star qui le fait fantasmer, mais parallèlement, des flashs d’une autre réalité (le passé, peut-être) l’assaillent et racontent une autre histoire, bien moins sexy, que l’on ne comprendra réellement que lors d’une chute horrible.

Né en Turquie en 1997, le jeune réalisateur-acteur Gem Deger a eu l’idée de Playdurizm à 17 ans alors qu’il vivait encore dans son pays d’origine, avant de la développer deux ans plus tard avec le scénariste Morris Stuttard, de quitter la Turquie pour la République tchèque et de croiser le chemin des producteurs Martin Raiman et Steve Reverand. L’âge précoce n’a rien d’étonnant: c’est, dans son aspect fucked-up à la Gregg Araki, dans sa facture et dans son malaise existentiel, le film-idéal que n’importe quel ado rejetant les normes, ne ressemblant ni aux princes charmants ni aux pom’pom girls, rêverait de voir à cet âge-là. Il y a bien sûr la dimension ludique du jeu de pistes (Que s’est-il passé? Pourquoi le héros a perdu la mémoire? Pourquoi un petit cochon se balade dans l’appartement?) où le spectateur cherche à déchiffrer dans un premier temps ce qui se passe à l’écran, avec parfois une légitime incompréhension.

Mais, en attendant de reconstituer le puzzle, Playdurizm parle de refuge face à un monde hostile, de la même façon que le cinéma a pu servir de refuge pour certains cinéphiles ado, comme de libération, d’exprimer ce que l’on ressent, ses désirs comme ses sentiments. Il retranscrit ainsi, au plus juste, à travers le regard de Demir/Gem Deger, cette idée de ne pas appartenir à une sexualité stéréotypée ni aux canons de beauté, en gros de ne pas ressembler à Ken et Barbie, comme Hollywood en fabrique, comme la télé-réalité en reproduit. Soit une idée fausse de ce à quoi chacun devrait ressembler. Pour autant, à l’exception d’une bande-annonce hilarante placée telle une incise à la marge du récit, il n’est pas question de se foutre de la gueule de ce Ken et de cette Barbie pixellisés, trop-beaux-pour-être-vrais. Sincèrement idolâtrés, ils seront utiles au personnage de Demir pour se réconcilier avec l’autre, avec le désir, avec l’amour. Même si la mort rôde.

Pas comme dans les nanars Hollywoodiens vénérés par le protagoniste où tout est binaire et normé (cette même fascination pour les mauvais films éprouvée par l’un des deux prisonniers dans Le baiser de la femme-araignée, se projetant dans un autre corps en héroïne sublime de mélodrame), rien n’est simple dans Playdurizm, tout est complexe. Et cette complexité ne se révèle pleinement que dans une révélation finale, dernière pièce d’un puzzle éclairant l’ensemble du tableau, crevant toutes les illusions ayant précédé. Dans son écrin d’univers parallèles et de paradis artificiels hyper-ludique, hyper-stylisé, hyper-musical, hyper-sensoriel, Playdurizm parle de ce qui anéantit et de ce qui sauve, de traumatisme et de résilience, et peut-être bien aussi d’un monde où l’on ne peut être libre intellectuellement, sexuellement, moralement. Loin de se révéler entièrement au premier coup d’oeil, le film se révèle loin, très loin, d’un simple feu de paille de “jeune mec défoncé” (tel que Gem Deger se présente au public du LUFF, comme une fausse identité).

Ce Playdurizm se voit plusieurs fois. Et un second visionnage permet d’y voir plus clair, ce n’est plus le même film, il ne se vit pas du tout de la même façon et raconte autre chose, sans la frivolité et l’innocence de la découverte, et l’on réalise alors que le film s’ouvre sur des cris, que les dialogues fonctionnent à double-sens, que les présences d’un cochon, d’un club de golf ou d’une salle nommée Vidéoclub n’ont rien d’anodin. Un nouvelle réalité s’ouvre à nous, comme si les nombreuses visions de ce film étaient autant d’entrées dans des univers parallèles, renfermant à chaque fois un degré de lecture différent, à chaque fois, une tonalité autre, bien plus tourmentée. Et tout fait terriblement sens, sans la moindre afféterie ni la moindre pose, jusqu’à son sublime plan final. Un tableau au romantisme fou. Un geste artistique ultime où le désir renaît, le corps revit, le coeur rebat en plein amour année zéro. Ainsi, oui, tout peut recommencer. Gem Deger, du haut de ses 23 ans, n’a rien laissé au hasard: il a composé son film comme Francis Bacon, cité à plusieurs reprises, aurait tiré son portrait. Ce peintre qui n’aimait pas son visage ni son corps…

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