En 1996, l’avion de l’équipe de foot féminine d’un lycée disparaît en forêt. Vingt-cinq ans plus tard, quatre survivantes partagent un lourd secret. On comprend le carton provoqué par Yellowjackets aux États-Unis. Cette série, diffusée sur Showtime entre novembre et janvier et depuis début mars sur Canal+, sur les malheureuses survivantes d’un crash d’avion et leur devenir 25 ans plus tard, est aussi fascinante qu’addictive. Derrière le fait-divers, une peinture des désillusions du rêve américain.
Premiers plans de Yellowjackets: une jeune femme, terrorisée, court pieds nus dans la neige, puis tombe dans une trappe à gibier. Se produit alors ce qui se produisait lorsque l’on regardait la première scène du Climax de Gaspar Noe: il s’agit de remonter le fil du temps et de raconter ce qui s’est passé pour obtenir une vision si cauchemardesque. On arrive en 1996, année où un avion transportant l’équipe conquérante de foot féminine d’un collège du New Jersey s’écrase dans la forêt canadienne. Les secours arrivent… 19 mois plus tard. 25 ans plus tard, on retrouve quatre des survivantes, bouleversées par l’anniversaire du drame, taraudées par un (lourd) secret et de (grandes) névroses. Une journaliste tente de savoir la vérité. Le spectateur, aussi. Pourquoi seulement quatre survivantes? Qu’est-il advenu de leurs coéquipières et du coach qui les accompagnait? Quelles horreurs ont été commises dans la forêt?

Si une partie de la série se déroule dans les années 90, une autre se déroule de nos jours, avec les quatre survivantes, ados fanées avant l’heure devenues adultes confrontées aux vicissitudes de la quarantaine: Shauna (Melanie Lynskey), mère au foyer dévastée par l’ennui, héroïne idéale d’un roman de Laura Kasischke, abandonnée entre un mari absent et une fille insolente; Natalie (Juliette Lewis), sortant d’un énième séjour en rehab et qui reste hantée par le désamour d’un père violent et l’indifférence d’une mère soumise; Taissa (Tawny Cypress) en lice pour être élue première sénatrice noire et lesbienne du New Jersey, mais dont la rigidité apparente et l’ambition dévorante cachent des abîmes vertigineux; Misty (Christina Ricci) reconvertie en tant qu’infirmière gériatrique aux penchants sadiques. Quatre personnes, et c’est la beauté de la série, qui tentent de vivre, d’épouser les normes de la société, mais en raison du passé, on les sent toutes au bord d’un précipice, ce puits de tristesse et d’angoisse qui, si l’on se penchait au-dessus, donnerait à voir ce qui est caché dans la série, comme un tabou, une honte. Au-delà de ce mystère et du syndrome de la culpabilité du survivant (cet état dont souffre une personne qui croit qu’elle ne devrait pas avoir le droit de continuer à vivre à la suite du décès d’une autre personne et que Atom Egoyan disséquait avec le même mélange de conte et de tragédie dans De beaux lendemains en 1997), il y a cette faiblesse d’âme, qui guette n’importe qui à l’aube de la quarantaine et qui incite à regarder dans le rétroviseur sur le mode quelle était plus belle, mon adolescence, qui rend ces femmes brisées très attachantes. Parce que humaines et ce même si elles ont de toute évidence été confrontées à bien des monstruosités, peut-être même la leur, et qu’une part de chacune est restée sur cette île. Morte avec les autres…

Cette série, créée par Bart Nickerson et Ashley Lyle, joue très habilement sur l’imagination du spectateur qui, au gré des trajectoires personnelles et des temporelles multiples, recompose seul un puzzle complexe avec des pièces qui peinent à s’accorder les unes aux autres, d’autant que le pilote sème des indices effrayants à la fois elliptiques et explicites (la présence de ces personnages vêtus de vêtements de peau). Et l’histoire qui est racontée de nous prendre très agréablement au dépourvu. Tout simplement parce que les personnages du présent ont une longueur d’avance sur nous. Sur le modèle bien connu du crash d’avion sur une ile déserte façon Sa Majesté des mouches ou plus récemment la série Lost, le climat se révèle fascinant, car susceptible de déraper à chaque instant (mais on ne sait jamais vraiment comment) ou de révéler sa part monstrueuse (celle de l’âge ingrat comme de la quarantaine massue) comme sa part ultrasensible (ce que l’on masque à ces deux périodes de la vie). Car, derrière la trame horrifique, la série raconte bel et bien un conte de fées qui n’est jamais advenu: de beaux portraits de femmes, regardées par leurs proches telles des énigmes insaisissables, donnant à voir ce qu’elles étaient et ce qu’elles sont devenues, comme l’on regarde des années plus tard ce que sont devenus les espoirs et les oubliés des cours de récré.

C’est pourquoi, selon nous, Yellowjackets assure sur deux plans: d’une part, l’écriture sérielle ne laissant aucun temps mort, donnant envie d’en savoir plus, avec une vraie intelligence dans la mise en scène – des variétés de plan, de filmage, dès lors qu’il s’agit de montrer deux personnages récupérer une bague sur un cadavre ou de dévoiler des hallucinations où des restes d’un passé traumatisme hantent le présent. Et c’est d’autant plus jouissif que cette capacité à distiller les informations et à ménager des surprises tient ses promesses jusqu’au bout! Et, d’autre part, sur la dimension émotionnelle, la propension qu’ont les auteurs à raconter avec acuité ce qui aurait pu se passer à l’âge des possibles, ce qui s’est produit ou ce qui ne s’est pas, de constater le gouffre qui sépare ces deux époques comme ces personnages qui ont évolué différemment. La réputation venue des Etats-Unis n’est pas usurpée, donc. Yellowjackets est une vraie belle réussite collective, emmenée par un casting impeccable, dont trois icônes qu’on retrouve avec bonheur: Mélanie Lynskey (actrice de Créatures Célestes de Peter Jackson), Juliette Lewis et Christina Ricci, revenant tels des souvenirs de notre cinéphilie des années 90 – exactement comme Winona Ryder en caution années 80 dans la série Stranger Things. Pour celles et ceux ayant grandi lors de cette décennie, du temps a passé, notre rapport à la culture n’est plus le même, mais la passion demeure, heureusement, intacte. T.A.
Depuis 2021 / 60 min / Drame, ThrillerCréée par Ashley Lyle, Bart Nickerson Avec Melanie Lynskey, Tawny Cypress, Ella Purnell Nationalité U.S.A. |

Depuis 2021 / 60 min / Drame, Thriller