Il existe des adaptations qui trahissent leur source par incompréhension ou veulerie commerciale, et puis il y a ces métamorphoses où l’œuvre originale traverse les frontières pour renaître sous une forme si radicalement étrangère qu’elle en devient plus vraie que tous les hommages respectueux du monde. Onimaru de Yoshishige Yoshida appartient à cette seconde catégorie, transplantant les landes venteuses d’Emily Brontë dans le Japon médiéval pour en extraire non pas la lettre mais l’âme, cette part d’absolu romantique et de folie destructrice que les adaptations occidentales édulcorent par crainte de l’excès. Yoshida, après quinze années de documentaires qui l’ont guéri de ses affectations antonioniennes, livre une œuvre d’une simplicité déchirante, dépouillée jusqu’à l’os, où le paysage lunaire de la montagne de feu fait paraître les paysages de Brontë luxuriants.
Le film s’ouvre sur un joueur de biwa, aveugle, découvrant un vieux serviteur filant comme l’une des Parques qui annonce d’une voix morte que le maître et sa fille ont péri, avant de dérouler le flashback d’une tragédie annoncée. Les Yamabe, prêtres héréditaires de la montagne de feu, vivent dans un monde de désolation où même la couleur semble avoir déserté, univers minéral battu par les vents où seules les émotions les plus intenses peuvent survivre. Le seigneur Takamaru ramène un enfant sauvage que sa fille surnomme Onimaru, « le démon », et ce garçon adoptif finira par incarner littéralement ce nom en portant jusqu’à son terme le plus halluciné l’impossibilité de l’amour dans un monde régi par la superstition et la mort.
Yoshida déploie son récit avec une austérité qui suggère le Nô sans jamais vraiment recourir à ses codes formels, dans des pièces nues habitées seulement par le vent et la partition fantomatique de Tōru Takemitsu dont les instruments modernes sonnent paradoxalement plus archaïques que n’importe quel shamisen. C’est un univers de superstitions primitives où les femmes sont confinées pendant leurs menstruations, où les villageois lapident quiconque descend de la montagne, où les chambres de torture sont tapissées de démons peints au sang. Lorsque Kinu, l’amour impossible d’Onimaru, meurt après avoir juré d’entraîner son âme en enfer, il fait déterrer son cadavre grouillant de vers avant de ramener chez lui son squelette tenant encore le miroir paternel, geste d’une folie absolue que seul Matsuda pouvait rendre à la fois terrifiant et bouleversant.
Car c’est bien Yusaku Matsuda qui fait exploser le film de l’intérieur, déployant la performance la plus incandescente de sa carrière trop brève, mêlant l’exagération kabuki à une sincérité désarmante pour créer un personnage aussi imprévisible que dangereux. Face à lui, Rentaro Mikuni compose un Takamaru d’une immobilité apparente sous laquelle gronde l’animal irrationnel, tandis que Yuko Tanaka puis Tomoko Takabe incarnent les deux Kuni avec cette détermination froide qui fait comprendre que la vengeance post-mortem n’est pas une métaphore.
Ignoré par la critique japonaise, déserté par le public à sa sortie malgré Matsuda, Onimaru demeure l’un de ces chefs-d’œuvre clandestins. Film halluciné où images, sons et corps se fondent en un tout uniquement japonais mais paradoxalement plus fidèle à l’esprit torturé de Brontë que toutes les adaptations britanniques, monument funéraire à la gloire des amours impossibles.
Réalisé par : Yoshishige YoshidaScénario : Yoshishige Yoshida D’après : Les Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë Produit par : Kazunobu Yamaguchi Avec : Yūsaku Matsuda Photographie : Jun’ichiro Hayashi Montage : Takao Shirae Musique : Tōru Takemitsu Distribution : Toho Date de sortie : 28 mai 1988 (Japon) Durée : 143 minutes Pays : Japon Langue : japonais |
Réalisé par : Yoshishige Yoshida


