[WITHNAIL ET MOI] Bruce Robinson, 1987

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Ou comment les tribulations de deux étranges fellows transformèrent un petit film en œuvre culte, gagnant en popularité à la suite à ses diffusions TV jusqu’à se classer… dans le top des meilleurs films british ever. Au départ, Rien ne garantissait la réussite du projet, véritable reflet aussi drôle qu’angoissé de son auteur. Et pourtant…

1969, Camden Town, Londres. Dans un appartement surchargé vivent deux amis blafards et pourtant, haut en couleur: Withnail (Richard E. Grant), dandy sardonique et irrévérencieux, et le narrateur (Paul McGann), l’hypersensible anxieux et cérébral. Adeptes de la boisson, quand ce n’est pas du pétard, nos compères dépenaillés, et apprentis-acteurs, survivent tant bien que mal, peinant à décrocher un rôle. Quand leur revient l’existence de Monty (Richard Griffiths), l’oncle de Withnail et de son cottage perdu à la campagne. Ça tombe bien: voilà l’aubaine parfaite pour se ressourcer, penser à autre chose qu’à son existence misérable et repartir du bon pied…

Buddy-movie malade, stoner movie, comédie noire: autant de termes pour qualifier ce film inclassable, véritable ovni british passé sous le radar hexagonal. Porté par ses dialogues, sa colorimétrie froide (ne vous attendez pas ici à l’immersion colorée des Swinging Sixties: bienvenue dans les quartiers froids, gris et ouvriers) et son ton sarcastique, l’œuvre marque par sa dissonance.

Tout démarre par un roman non publié de Bruce Robinson, écrit vingt ans plus tôt. Nous sommes en 1985. Le réalisateur vient de gagner le BAFTA pour le scénario de La Déchirure de Roland Joffé. Fort de cette réussite, il décidera d’adapter son récit en script et de le soumettre au producteur américain Paul Heller. On lui donnera le feu vert pour réaliser, à une condition, cependant: Robinson devra financer la moitié restante du film. Il sollicitera Handmade films, société de production de l’ex-Beatles George Harrison, pour l’aider. À y regarder de plus près cependant, il semble que l’origine du projet remonte plus loin, le texte d’origine, le cadre et ses personnages, étant auto-biographiques. Si le film livre, en effet, une histoire anti-spectaculaire au possible (de la ville à la campagne, n’est-ce pas un aller-retour?), la forme cependant, la façon qu’a Robinson d’impulser son récit, l’errance de ses héros et les touches comiques sont empreintes d’un regard personnel, mélange d’hyper-sensibilité et d’angoisses latentes.

L’humour y est noir, désabusé et s’amuse du décalage entre nos héros, cyniques et quelque peu à l’ouest, du monde environnant. Un panel de situations s’offre à nous, faussement gratuites, absurdes et, surtout, jubilatoires. Autant de scènes cultes (celle du pub, entre autres), parsemées de quiproquos et qui pourtant n’ont l’air de rien, comme une odeur difficile à saisir. Quelque chose ne rentre pas dans les cases et nous sommes intrigués, puis fascinés, par ces héros insaisissables, par leurs truculences affectées, leurs paranoïas et leurs emphases angoissées dont on ne sait si elles relèvent du trait d’esprit ou des vapeurs d’alcool (des gimmicks auxquels n’a pas été insensible un certain Danny Boyle lorsqu’il réalisera, neuf ans plus tard, Trainspotting).

Withnail et moi étendra ce regard sur toute une société. Celle d’un univers étrange, entre anxiété et rire jaune, dans lequel un campagnard vous harcèle, de même qu’un oncle n’ayant visiblement pas conscience du consentement, et où les stupéfiants agissent comme autant d’échappatoires. Être conscient du chaos ambiant nous donne-t-il une avance sur lui? Dans un monde fou, les individus décalés sont peut-être les plus sains, les plus lucides (un ton général qui n’est pas sans rappeler l’univers de Charles Bukowski et ses Contes de la folie ordinaire). Ou comment conserver son flegme quand tout nous échappe…

Mais si le sarcasme de nos héros leur sert de masque et l’humour, d’une arme pour ne pas sombrer, ce qui protège peut aussi exclure. Leurs attitudes d’outsider (faute de décrocher un vrai rôle) se transformant en miroir aux alouettes. Un mode de vie, une posture de la dèche dans laquelle nos personnages finiront par s’enfermer (même à la campagne, notre duo est isolé dans la cadre)… avant une dernière et ultime prise de conscience. «Si tu es accroché à un ballon qui s’envole, tu as une décision difficile à prendre… Le lâcher avant qu’il ne soit trop tard? Ou t’accrocher et continuer à planer? Ce qui pose la question suivante: jusqu’à quand vas-tu pouvoir tenir le fil?» demandera le personnage du dealer (Ralph Brown), foncedé mais étrangement lucide à Withnail.

Le film s’achèvera sur un adieu, en apparence ordinaire, mais pourtant définitif. Le duo devra se séparer comme deux destins, deux trajectoires qui ne peuvent s’entretenir et doivent, pour leur bien mutuel, se séparer. S’achevant sous la pluie, sur un monologue de Hamlet déclamé d’une rage narquoise et la musique lancinante aux accents forains de David Dundas et Rick Wentworth, jamais la mélancolie n’avait aussi bien porté son nom. M.S.

Titre original : Withnail and I
Réalisation : Bruce Robinson
Scénario : Bruce Robinson
Acteurs principaux : Richard E. Grant, Paul McGann, Richard Griffiths, Ralph Brown
Pays d’origine : Angleterre
Genre : Comédie noire
Durée : 107 minutes
Sortie : 1987

 

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