Présenté au Festival de Belfort, le surprenant film d’horreur We’re all going to the world’s fair révèle la réalisatrice Jane Schoenbrun qui, derrière le genre, questionne une foultitude de choses stimulantes, de l’identité morcelée à la terreur crescendo.
Certains regarderont leur montre lors du plan-séquence inaugural de We’re all going to the world’s fair, le coup d’essai de la réalisatrice Jane Schoenburn qui fait parler de lui depuis sa présentation au Festival de Sundance en 2021. Pas tant par désoeuvrement que par surprise. Il dure 8 minutes. Si nous étions dans le nouveau film branché d’un plagieur attardé de Chantal Akerman n’ayant rien compris au rapport que le cinéphile entretient avec le temps et la durée d’une séquence, ce serait, au mieux, une éternité; au pire, un pauvre effet auteurisant misant sur de la vaine dilatation du temps en plan-fixe pour tester nos résistances. De toute évidence, ce n’est pas le cas ici. Ce serait passer sous silence ce qui s’y joue pendant ces fameuses 8 longues minutes: les différents et complexes états émotionnels d’une adolescente esseulée dans sa chambre, devant son écran, entre ennui existentiel et trouille intérieure. Qui finissent par devenir les nôtres dans l’obscurité de la salle de cinéma.
Phénomène hors-norme, donc: une adolescente décide sous nos yeux de traverser un écran (le sien comme le nôtre), sur le point de céder à une transgression prétendument répandue chez les garçons et les filles de son âge. On pense, de prime abord, qu’elle va mater une vidéo interdite en laissant la cam tourner pour filmer sa réaction, à l’instar de ceux qui ont complaisamment filmé leurs vives émotions devant une vidéo Lolcat à la mode – option light – ou devant le snuff du serial-killer Luka Rocco Magnotta (auteur en 2012 du meurtre prémédité de Lin Jun, un Chinois installé au Canada, ayant publié ladite vidéo sur les Internet) – option hardcore. Non, il s’agit seulement, et c’est déjà éprouvant dans un quotidien aussi aplani, de s’aventurer dans un jeu de rôle horrifique 2.0 qui s’appelle le World’s Fair Challenge (d’où le titre au film). Rien de bien neuf là: c’est un peu comme jadis les adolescents jouaient à se faire peur devant un miroir en répétant plusieurs fois Candyman ou en regardant la vidéo maudite de Ring, pour ce qui est du cinéma. Ce qui pourrait ressembler à un défi moderne revêt des conséquences inattendues, aussi bien pour l’héroïne que pour les spectateurs, tous surpris par la tournure des événements.
C’est là que naît la dimension fantastique de ce long métrage a priori rangé dans la catégorie film d’horreur (car c’en est un) mais qui ne répond pas aux canons attendus dudit genre (car c’en est un autre). Jane Schoenburn, qui a contribué avec des cinéastes comme David Lowery et Ari Aster à la série télévisée The Eyeslicer, signe ici son premier long et il n’est question pour elle de nous faire la morale sur les dérives d’une jeunesse absorbée dans un monde d’images – un refrain du cinéma d’auteur frôlant le genre qu’on connait depuis… allez, disons Benny’s video de Michael Haneke. De façon théorique et incarnée, elle préfère interroger une part possible de mystère à une heure de totale transparence, au creux de ce flux d’images ouvrant tant de chemins des possibles, au merveilleux, à l’horreur et/ou au lyrisme. C’est à l’image de ce visage d’ado, dont on inspectera tout ce qui le traverse en gros plans, mais qui se confrontera à un mystère peut-être plus grand. Et peut-être sans réponse satisfaisante; et en cela, la vie se rappelle à elle, à nous, à vous, à quel point la vie, c’est une cruelle déception et c’est en réalisant ça qu’on devient un adulte décalcifié.
Alors, viennent les confidences. L’ado, qui a le sentiment de vivre quelque chose d’intense, éprouve le besoin de tenir une chronique des changements que ce challenge a priori puéril va provoquer de viscéral chez elle, se filme partout, souvent, à l’intérieur, au-dehors, lorsqu’elle regarde des vidéos tard le soir (connes, passe-temps, vaines, apaisantes…), a besoin qu’on lui dise bonne nuit en ASMR, divague entre rêve et fantasme (et nous avec elle), danse-hurle-danse à nouveau, cherche une voix, attend une réponse… Et oublie presque qu’on la regarde… Soudain, un mystérieux personnage surgit tel un pop-up sur son écran, ajoutant au jeu de rôles derrière un écran. Et l’on comprend chemin faisant que, ce qui intéresse la réal, au-delà du genre horrifique proprement dit, ça reste ce fichu abime psy: partir d’un phénomène de mode universel, connu, partagé, commenté… comme il en pleut à foison sur les internets (les creepypasta, par ex) pour contourner les ficelles horrifiques promises par une telle proposition (le fantôme, le démon dans l’écran d’ordi, en gros) et traduire une immense béance, intime et contemporaine. Un beau miroir dans lequel chacun se contemplera non sans souvenir. Découvert au Festival de Belfort, ce film sur l’identité morcelée compte parmi ses belles qualités celle de rappeler que, oui, du cinéma se trouve parfois dans nos écrans de pixels.
