[WALKABOUT] Nicolas Roeg, 1971

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A la fin des années 60/début des années 70, Nicolas Roeg n’était qu’un chef opérateur maniériste de renom pour David Lean. Deux ans après avoir coréalisé avec le peintre Donald Cammell le très sous coke Performance et deux ans avant de signer le chef-d’œuvre Ne vous retournez pas, il s’est aventuré en solo avec Walkabout/La randonnée, film aussi halluciné que les deux autres susmentionnés, écrit par Edward Bond et très librement inspiré du roman The Children de James Vance Marshall alias Donald G. Payne.

Cette Randonnée, que l’on préférera sous son titre d’origine Walkabout, raconte le parcours initiatique de deux jeunes frère et sœur occidentaux, abandonnés dans le bush par un père ayant prévu de les tuer et qui s’est contenté de se suicider. Ils survivent comme ils peuvent dans le désert, très vite confrontés à un jeune Aborigène en plein walkabout. Un carton en guise d’introduction nous informe de la définition du walkabout, terme pidgin aborigène faisant référence au rite de passage que traverse l’aborigène et qui, comme on peut le constater, n’a rien d’une «randonnée».

D’origine britannique, Nicolas Roeg se rend sur les terres magiques de Peter Weir et Everett De Roche pour adapter un roman de jeunesse où, à la base, un accident d’avion est à l’origine de l’abandon des deux enfants dans le bush ; ce qui explique la rencontre avec un aborigène qui les initie à la nature. Rétif à l’idée de filmer une gentille balade, Roeg a eu envie d’être méchant voire pervers, de visiter ses ancêtres les colons et de semer un peu la pagaille dans ce programme fléché. A l’arrivée, contrairement au roman dont il s’inspire, Walkabout n’est pas un film destiné aux enfants même si, non sans ironie, il fait partie de la Liste du BFI des 50 films «à voir avant d’avoir 14 ans«. C’est un film qui, en substance, raconte les effets de colonisation britannique en Australie, peuplée jusqu’alors pendant plus de 50 000 ans par les Aborigènes et qui tend à mettre en opposition deux cultures : les colons et les aborigènes.

Pour commencer, Nic Roeg a transformé le crash en avion en suicide social encore plus traumatique, montrant un basculement irréversible de l’humanité à la bestialité, de l’amour à la barbarie : comment un père bon sous tous rapports peut abandonner ses enfants, leur tirer dessus, et ce après nous avoir montré comment fonctionnait le monde urbain (Sydney et Alice Springs en l’occurrence) avec ses blocs de béton, ses piétons pressés, son confort bourgeois et ses dysfonctionnements latents, disséminant plein d’indices pour préfigurer les déraillements. Une fois que le coup de tonnerre éclate (le garçon jouant avec un gun en plastique pense que son père s’amuse avec lui et la fille, plus âgée, plus intuitive comprend que ce dernier ne plaisante pas), d’autres pistes et d’autres films se mettent en route : une chasse à l’homme, puis une ode à la nature belle et dangereuse, puis une célébration des corps nus, puis un retour à l’état d’innocence en même temps que la naissance de tous les désirs, puis l’inéluctable passage à l’âge adulte, puis la conclusion amère du périple scintillant comme un souvenir heureux et lointain.

L’audace de Nic Roeg, c’est d’avoir développé, défendu, mis en valeur l’aborigène joué par David Gulpilil. L’acteur est un tel météore que son nom fut mal orthographié au générique. Une audace d’autant plus sidérante qu’au début des années 70, les aborigènes étaient bridés par l’État australien; ce dernier souhaitant même l’éradication de cette culture autochtone ainsi que les «détails physiques» (si, si, c’est bien vrai). Rappelons qu’au XIXe siècle, les théories eugénistes et le darwinisme social affirmaient que le contact entre colons «d’une race supérieure blanche» et peuple colonisé «d’une race inférieure» amenait inévitablement, par un processus de sélection naturelle, à la disparition de ces derniers. Rappelons aussi ce que sont les “générations volées”, expression désignant les enfants d’Aborigènes australiens et d’indigènes du détroit de Torres enlevés de force à leurs parents par le gouvernement australien depuis 1869 jusqu’à la date de réalisation de Walkabout (!). Personne n’en parle. Nicolas Roeg en a parlé.

Jouant sur les disparités entre le monde occidental et le monde sauvage pour sous-tendre à quel point cette société était corrompue et dépravée sous ses dehors civilisés et proprets, Nicolas Roeg a conservé une distance et une froideur sur ce qu’il filmait mais, de bon œil étranger, sans ton moralisateur pour autant, il a réussi à disséquer la pays au scalpel, à raconter des lieux et des liens, à dévoiler ce qui nous rapproche et ce qui nous sépare, à commencer par le langage. Mise en musique par John Barry (*swinging london forever*), cette errance dans un monde en déshérence, dont la fin au fond tragique nous renvoie au début, rejoint vraiment la longue liste des grands films australiens des années 70 comme Wake in Fright, La dernière vague ou encore Pique-Nique à Hanging Rock, décrivant un pays hanté par son passé et ses démons.

Réalisateur : Nicolas Roeg
Acteurs: Jenny Agutter, Luc Roeg, David Gulpilil
Genre: Aventure, Drame, Expérimental
Durée: 100 minutes
Date de sortie (salles): 1971

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