[WAKE IN FRIGHT] Ted Kotcheff, 1971

Présenté à Cannes en 1971, Wake in Fright — ou plutôt l’Australie comme enfer sur terre — nous plonge dans ce que le cinéma a de plus fort et de plus alcoolisé.

Imaginez une descente aux enfers sans le moindre démon, sans pentacle inversé ni couteau sacrificiel. Juste un désert. Une chaleur à vous faire fondre les os. Des litres de bière tiède engloutis à une vitesse rituelle. Et des hommes — des vrais, comme ils aiment à le croire — qui suintent la violence contenue et un refoulement sexuel capable de mettre le feu à un étang gelé. Bienvenue dans Wake in Fright, cauchemar poussiéreux de Ted Kotcheff, film maudit, revenu d’entre les morts pour mieux nous rappeler que l’enfer ne se cache pas dans les mythes… mais dans un pub crasseux du bush australien.

D’abord porté disparu pendant près de quatre décennies, Wake in Fright, adaptation de la nouvelle éponyme de Kenneth Cook (1961), a longtemps flotté dans la mémoire collective comme un rêve fiévreux dont on doute qu’il ait existé. Son négatif original, considéré comme perdu, est miraculeusement exhumé dans un entrepôt de Pittsburgh, à une semaine d’être incinéré. Un miracle cinéphile. Ou peut-être, diront certains, un mauvais sort levé trop tôt. Car voir (ou revoir) ce film, c’est accepter de s’enfoncer dans une psyché coloniale moite et cannibale, où l’humanité s’efface à mesure que les cadavres de canettes s’empilent.

Gary Bond incarne John Grant, jeune professeur britannique coincé dans un poste isolé, symbole d’un exil intérieur déguisé en service public. Il s’apprête à rejoindre Sydney pour des vacances bien méritées. Sur la route, un détour l’amène à Bundanyabba — affectueusement surnommée « The Yabba » par ses habitants — une ville minière aussi accueillante qu’un nid de scorpions. Il n’y prévoit qu’une nuit, mais il semblerait que la ville et ses habitants aient d’autres plans pour lui.

Ce qui commence comme une simple escale tourne à la souricière existentielle quand John, grisé par une partie de two-up (jeu d’argent local aussi vicieux que ses pratiquants), perd toute sa paie. Piégé et sans un sou, il entame une errance à travers une communauté mâle ultra-codifiée où l’alcool est une langue, la violence une monnaie, et la chaleur un poison lent. Un groupe d’habitants le prend en main : des figures aux noms presque mythologiques — Dick, Joe, Tim, Doc — des demi-dieux de la bière et du fusil, qui transforment l’hospitalité en un rituel d’initiation barbare.

Donald Pleasence, en médecin soûlographe à temps plein, incarne le pivot de cette spirale. Le Doc est une énigme fangeuse : à la fois manipulateur, complice, confident et bourreau. Dans ses gestes troubles et ses regards trop longs se devine le vrai monstre du récit : l’homme occidental laissé sans projet et sans foi devient sans frein. Un être rongé par la chaleur, le vide et ce qu’il n’ose nommer.

Car sous la crasse virile, Wake in Fright pulse d’une tension plus souterraine : celle d’une homosexualité latente, prête à jaillir comme une coulée de lave. John se débat dans un monde où tout est sexualisé, mais rien n’est sexué. Les femmes sont absentes, fantasmées ou grotesquement utilisées comme leurres — à l’image de cette séquence pathétique où une habitante tente de séduire John, avant que celui-ci ne s’enfuie, submergé par une panique qu’on devine plus morale que physique.

Puis vient la célèbre séquence qui fait basculer le film dans l’indicible : la chasse au kangourou. Tournée lors d’une véritable battue nocturne, sans trucage ni filtre, cette scène est l’un des moments les plus brutaux du cinéma des années 70. À coups de projecteurs, de fusils et de cris d’ivresse, la meute d’hommes abat des dizaines de bêtes effrayées dans une orgie sanglante que Kotcheff filme sans couper. Le résultat est insoutenable, viscéral. Ce n’est plus un film. C’est une autopsie du cœur humain.

Wake in Fright n’est pas un film à « aimer ». C’est un choc, une expérience-limite. Il ne vous divertit pas. Il vous juge. Il vous suit jusque dans vos rêves, vous rappelant que, sous vos bonnes manières civilisées, rôde peut-être un être primitif, avide de sang, de domination et de soumission. Le film évoque la déshumanisation non pas comme un processus, mais comme un état latent, prêt à émerger si le vernis social se fissure. Et il se fissure vite à Yabba.

Il faut replacer Wake in Fright dans le contexte plus large de ce qu’on a appelé l’Ozploitation, cette déferlante cinématographique australienne née à la fin des années 70. Si l’on connaît mieux aujourd’hui Razorback (le cochon tueur — Russell Mulcahy, 1984), Patrick (le comateux télékinésique — Richard Franklin, 1978), ou Long Weekend (le film écolo-horrifique — Colin Eggleston, 1978), Wake in Fright fait figure de grand frère sinistre, plus nihiliste — ou plus réaliste, selon les points de vue. Là où les autres films flirtent avec l’absurde, Kotcheff plonge dans une vérité qui fait mal. Pas besoin de créatures. Le vrai monstre, c’est l’homme blanc isolé, confronté à l’ennui, à lui-même, et à ses semblables.

Et comme souvent dans le meilleur cinéma australien de cette époque, l’environnement devient un personnage à part entière. Le désert rouge, l’aridité des routes, le vide entre deux bâtiments : tout respire la perte de repères. On pense à Peter Weir (The Last Wave, Picnic at Hanging Rock), à ces films où la nature semble dotée d’une volonté obscure. Sauf qu’ici, elle ne prend pas l’apparence du mystère ou du surnaturel, mais de la désintégration pure et simple. Rien ne pousse dans cette terre, si ce n’est la violence et l’oubli.

La fin du film ne propose pas de rédemption. Pas d’évasion cathartique. Juste un retour à la case départ — en apparence. Sauf que John Grant n’est plus le même. Il a vu ce dont il était capable. Il sait que le ver est en lui. Que son âme, ou ce qu’il en reste, a été dévorée par quelque chose de sale et définitif. Et qu’il ne pourra plus jamais regarder la mer, ni un kangourou, sans sentir ce vide qui gronde dans ses tripes.

Wake in Fright nous parle d’un monde sans repères, sans attaches, où la virilité est une camisole de force et l’alcool un carburant pour l’apocalypse. Un film qui vous regarde fixement, comme une bête blessée. Qui vous demande, sans ciller : « Tu veux vraiment voir ce que c’est qu’un homme ? »

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