[VOX POPULI] « Black Box Diaries » de Shiori Itō : « Un docu militant qui s’impose comme un réel outil d’activisme politique »

Notre lecteur Gael Bui Van revient pour Chaos sur le film Black Box Diaries de Shiori Itō. Pour envoyer vos tops, vos critiques, vos avis, vos demandes etc., une seule adresse: redaction@chaosreign.fr

« À la frontière entre confession intime et intrigue politique, Shiori Ito narre son périple judiciaire, mettant en exergue lacunes institutionnelles systémiques et normes sociétales rigides. La journaliste dénonce des conventions sociales conservatrices et genrées, à l’origine d’une stigmatisation des manifestations publiques de vulnérabilité, s’insurgeant contre un système judiciaire discriminant support de schémas traditionnels qui visent avant tout à préserver l’harmonie sociale. Après de multiples plaintes pour viol classées sans suite, elle brise l’omerta en prenant la parole publiquement, allant jusqu’à publier Black Box en mai 2018, un livre-témoignage levant le voile sur les entraves juridiques et polémiques médiatiques à son encontre. À travers le compte-rendu de sa lutte acharnée dans cette affaire impliquant l’influent Noriyuki Yamaguchi – un journaliste proche de l’ancien premier ministre Shinzo Abe, Shiori Ito exprime non seulement un besoin de se reconstruire mais aussi une volonté d’établir un précédent pour toutes les victimes de ce fléau social.

Dès les premiers instants, le film laisse planer une ambiance pesante, en agençant extraits audios et enregistrements de vidéosurveillance. S’ensuivent divers échanges aux dynamiques rétrogrades : une conversation téléphonique avec un officier de police qui la met en garde, « sans preuve tangible, votre avenir pourrait être compromis”, ou encore une absence totale d’initiatives du personnel et du chauffeur à leur arrivée au Sheraton Miyako Hotel Tokyo. A l’image de cette scène, où Shiori Ito navigue la circulation nocturne de la mégapole nippone, la narratrice s’engage dans un tunnel sans fin, métaphore de la complexité des démarches judiciaires auxquelles elle a dû faire face en tant que femme victime d’abus. Les images filmées clandestinement permettent à Shiori Ito de documenter, de manière crue et brutalement honnête, les obstacles institutionnels et jeux de pouvoir politique auxquels elle est confrontée. Que ce soit lors des conférences de presse ou des manifestations, la caméra à l’épaule offre un cadrage dynamique qui retranscrit avec justesse la tension omniprésente au cours de ces interactions publiques, alimentée par l’antinomie entre la force de son engagement inédit et la véhémence des réactions de la société japonaise. S’y mêlent une narration introspective sur le ton de la confidence, et des transitions aux intertitres manuscrits sur fond d’agglomération tokyoïte, qui permettent à la réalisatrice d’inscrire son dilemme dans la réalité du quotidien, proposant une vision exhaustive et personnelle du propos.

L’enquête se construit autour de la double posture inédite de Shiori Itō, à la fois victime de son propre drame et maître du récit. En s’appuyant sur des témoignages poignants et spontanés, le documentaire opte pour un ton émotionnel et immersif tout en conservant un regard journalistique sur l’affaire, par l’intermédiaire d’une mise en scène sobre et d’une bande-son dépouillée. Cette dernière, aussi constituée de captation de bruits de fonds, de silences et de respirations marquées, atteste de l’intensité émotionnelle et l’authenticité des révélations. En privilégiant une gamme de bleus doux et désaturés dans sa direction artistique, la réalisatrice insuffle une dimension poétique et apaisante au documentaire. Paradoxalement, certains plans rapprochés trahissent l’angoisse palpable de la journaliste et laissent deviner une crainte pour son intégrité, ce qui dénote avec le montage calme et analytique.

La réalisatrice atteint ses ambitions, parvenant à engager l’affect du spectateur par sa mise à nu, reflétée via son choix d’inclure des plans singulièrement intimes, bien loin de la pudeur caractéristique de la société nippone. Néanmoins, à mon sens, un déséquilibre narratif a pu entraîner parfois quelques longueurs et frustrations. Le temps consacré à documenter les tentatives vaines de se faire entendre et d’obtenir justice, qui constituent la colonne vertébrale du documentaire, est malheureusement aux dépens d’une réelle attention portée à l’après-procès. Ce choix scénaristique laisse un goût d’inachevé, omettant les évolutions personnelles et sociétales engendrées par sa victoire qui s’inscrit pourtant dans la mouvance transformatrice globale du #MeToo, dont Shiori Ito est l’une des figures pionnières au Japon.

Il semble pourtant que cette affaire a créé une controverse suffisamment signifiante pour qu’aucun des distributeurs du pays n’accepte de diffuser Black Box Diaries. L’engagement de la réalisatrice à tendre vers une transparence parfaite, n’hésitant pas à utiliser des informations confidentielles comme les images de sa propre agression, lui aura valu de multiples critiques. Ce documentaire rentre alors dans le registre du militantisme et devient un réel outil d’activisme politique, qu’il semble difficile de décorréler de la décision de Shiori Ito de s’exiler au Royaume-Uni. » G.B.V.

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